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Léo Ferré

     
   

Misanthropie

   

Quelles sont les limites de la misanthropie?


Jacqueline ou cher quelqu’un d’autre,

On ne sait plus à qui on parle sur Dialogus. Alors, je parle à n’importe qui. Je suis, en ces temps de pseudonymes, dans certaines provinces d’Internet, Ferré. C’est fantastique ça! On s’avance tous masqués. Qui êtes-vous vraiment, Jacqueline de voila.fr?

Un peu fort votre question! Un petit côté prof, non? Et brutale, pas de présentation, pas de génuflexion, même pas un «Je vous salue Léo». Passons… Je vais répondre, sans viser la cible, façon, de loin, dissertation de philo avec plan hégélien à la clé, le petit doigt relevé.

Vous savez, vous m’emmenez vers des impasses où je ne vais guère. Quand j’y vais, c’est par erreur, pour retrouver un mec qui me ressemble. On discute de lui, de moi, de l’humanité en général, de la saleté en particulier. Parce que les hommes, ça ne m’intéresse pas. Je fais comme si je m’en occupais, une sorte de minimum social. À les voir, comme ça, les yeux derrière la tête. Ce n’est pas eux qui me font lever le matin. Ça me rendrait plutôt à ma vocation horizontale. Parfois dans mon tamis involontaire, il en reste quelques-uns avec qui j’ai envie de passer un quart d’heure, un peu plus, un bout de vie. Y en a autour de moi. Pas mal, même. Mais ça ne se sait pas et ça n’a aucune importance. Je m’en fous.

J’ai une image: «Il n’aime pas les gens!». Et va te faire teindre ailleurs! Qu’est-ce qu’ils savent de moi? Ils écoutent mes chansons? Même pas, ils me regardent seulement, avec ma tête impossible et mon allure cathodique.

Vous savez, le misanthrope, c’est peut-être quelqu’un qui a aimé les hommes. Et puis, un coup de lucidité est arrivé avec les coups dans la gueule, les larmes et les colères. On se rend compte qu’on s’est trompé. Alors, on met la flèche, on fuit l’autre. On ne le déteste pas l’autre, ça prendrait trop de temps. On finit dans un imaginaire qui est une solution littéraire. Moi, l’Italie, ma misanthropie, c’est ma réponse d’artiste, un faux-fuyant illimité. Mes limites, elles sont là-bas, cet alignement d’oliviers, cette dentelle de vignes. Ma misanthropie, elle est là-dedans, à l’aise, au vert, peinard.

Si, si, je réponds à la question, Jacque…

Je suis misanthrope par destination. Si tu me connais, tu connais cette formule. C’est mon autoportrait, trois mots, et basta. Ma carapace fragile. Tu le sais, ma solitude, c’est mon acceptation de l’autre, c’est ma limite. Tu me poses une question, mais tu connais la réponse. Elle est dans la seconde qui arrive et que je dois vivre. Problème philosophique, non?

Je n’ai pas très envie d’aller plus loin. Il y a quelques années, à ta question de journaliste, même pas de prof, j’aurais grommelé un geste, murmuré deux ou trois silences. Aujourd’hui, je vais plus loin. Je sors de mes limites. Ma misanthropie s’est maquillée. Réponse faite, je pose mon fard et j’y vois clair.

Je t’embrasse Jacqueline. Tes sept mots et ton point d’interrogatoire, ça vaut bien ça… Et puis, on s’est tout dit.

Léo


Bonjour Léo,

J'ai une confidence à te faire: la question que je te posais était, en fait, posée par un homme; mon homme...

La réponse aurait-elle été la même, si elle avait été signée par lui?

Mais nous te remercions tous les deux d'avoir pris le temps de formuler une telle réponse!

Jacqueline


Bonjour Jacqueline,

J’ai une confidence à te faire. Je soupçonnais quelque chose comme ça. Normal, j’ai des yeux derrière la tête. Alors, derrière toi, j’ai cru voir quelqu’un. Je ne vais pas plus loin… Derrière moi, il y a peut-être quelqu’un. Restons masqués.

Ma réponse, de toute façon, reste la même. Ce n’est pas une question de prénom, de sexe ou de pseudonyme. Ma misanthropie a des limites! Je soigne mon altérité, sans la guérir.

Je t’embrasse.

Léo