Stephen
écrit à

   


Léo Ferré

     
   

L'espoir est infidèle

   

Salut Léo,

Je traverse un petit passage à vide, mon travail n'avance toujours pas. Non pas que je sois incapable de travailler vraiment, puisque je le fais de manière permanente, j'ai l'impression d'un cogito rémanent qui me ramène à ma propre situation et qui, en ce sens, me bloque tout à fait et m'empêche de m'accomplir. Je suis dans une perpétuelle tension entre l'énergie qui m'habite et l'énergie que je ne déploie pas pour avancer. Cette dichotomie me fatigue, et c'est l'avenir qui bifurque mon ambition et mon présent. Il me faut travailler sur quelque chose de concret, je suis trop éparpillé entre mes nouvelles, mes proses, mes poésies, mes études, mes envies de roman et mes secrets. Je ne suis qu'un paradoxe, et je crains souvent de n'être que ça: une sorte de beau parleur, un peu romantique, un peu sentimental, un peu poète, mais jamais trop romantique, trop sentimental ou trop poète. La difficulté que je rencontre à me définir me définit du reste assez bien. Je suis multiple, je suis «ils», et les gens que je fréquente me renvoient des images différentes de moi. Chez l'un je me trouve un tempérament de conquérant, pugnace et volontaire, chez l'autre je suis un lâche, un velléitaire qui abandonne avant que d'avoir essayé. Et quand je me retrouve seul, je suis l'un et l'autre, je suis ce mouvement qui s'annihile, cet oiseau un peu hagard qui sillonne sans sillonner les plaines de l'existence.

Je n'ai qu'un remède à ce laisser-aller: agir. Agir, de manière permanente, sans lâcher prise, sans relâche, que la vie nous ait fait paresseux, c'est un mal je le concède, mais un mal surmontable. Je sais déjà de combien de vide, de combien d'absence je serais puni si je m'abandonne tout entier à ma nature première, celle de facilité. Il me faut un obstacle à la mesure de mon abandon, je l'appellerai: existence. Il m'est profondément ancré une difficulté d'être et d'exister. C'est ma rage d'apprentissage qui l'entretient, sitôt que je veux vivre une expérience, j'en veux retirer immédiatement toute l'essence, toute la leçon et le savoir, sans me dire qu'il faut du temps au temps, et que le fruit n'est bon que s'il est mûr. Il ne m'est autorisé de bonheur que par instances, par fulgurances. Je passe trop de temps à mirer mon quotidien, Je m'affabule, je m'antidate constamment pour oublier que le temps file. Et de l'autre côté, je me lamente qu'il avance, je me lamente des secondes qui poussent dans mon jardin et que je vois s'accumuler comme des mauvaises herbes. La création est un labeur perpétuel duquel je souffre quotidiennement, et dans son absence, et dans sa présence. Ce qu'il faut de besogne et ce qu'il faut de peine pour que, entre les mille et un rogatons de ma création, un seul s'en fleurisse correctement, arrive à maturité. Souvent je me désespère, jamais je n'abandonne. Que puis-je faire d'autre que me battre? Je n'ai pas le droit d'abandonner, la vie est trop précieuse, la vie est trop rare et trop pure pour qu'on la relègue à une simple trivialité de parcours.

Mais, de temps à autre, je m'essouffle. Je ne vois pas la finalité d'autant de galères. Je voudrais réussir à vivre de mes textes, c'est prétentieux, mais j'essaye d'y croire. Je reste persuadé que je ne pourrais rien faire d'autre, tu vois ce que je veux dire?

Comment fait-on pour avancer sans ne jamais rien lâcher?


Justement, non. je ne vois pas trop ce que tu veux dire. Je ne sais rien de tout ce que tu évoques, je ne sais rien des dizaines et dizaines de «je»,«me» et «moi» qui inondent ta lettre. Difficile de t'écrire, impossible de te répondre. Ton lexique ne m'arrive pas, ton «cogito rémanent», pas plus. On parle comme ça aujourd'hui? Il ne faut pas «lâcher prise», «il ne faut jamais rien lâcher»? Je ne donne pas de conseils, si ce n'est celui de mettre son «moi» à distance. C'est la seule façon qu'il se transforme en création. Mais tout le monde l'a dit avant moi. Alors, continue, ne demande rien à personne.

Léo