Gérard Belval
écrit à

   


Léo Ferré

     
   

Léo Ferré

   

Comment arriver à me faire croire que je peux t’écrire aujourd’hui? C’est con, mais je vais le faire quand même.
Léo.
Léo, tu me manques, tu me manques et j’ai mal.
Je te connais depuis 1966, puis vu et entendu à Bobino en 69 et ne m’en suis jamais remis. Je ne peux te dire laquelle de tes chansons je préfère et c’est tant mieux car le choix serait indécent pour les non citées. Les mots, tes mots, ceux que plus personne n’entend, me mettent et me jettent toujours dans une profonde mélancolie, et je viens d’avoir soixante-cinq ans, c’est te dire! Je t’écouterai donc jusqu’à la fin, ma fin.

Une dernière chose: merci d’avoir été et que mon chemin ait croisé le tien.


Gérard,

Ne vous trompez pas de destinataire, on écrit toujours à la vie... Je ne vous l'apprends pas. Les correspondances passent par-dessus les nuages, là où des facteurs conservent une activité ignorée. Il faut, ainsi, se défaire de certaines illusions et s'ancrer dans une réalité modifiée. Vous comme moi y sommes branchés à jamais. Les obstacles, nous en parlerons plus tard. «Je suis un mort en instance et je vous regarde» en attendant le requiem éternel. Quant au manque, ça n'existe pas. Je suis là, vous êtes là. On ne peut pas demander plus. Je lis votre courrier, vous prenez mes chansons. Nous sommes définitivement connexes et contemporains. S'il n'en sort que la mélancolie, je prends, mais il y a erreur d'interprétation, contre-sens et disque rayé. Il faut se secouer la comprenette, se dire heureux de la rencontre, pas attristé d'un regard qui fait mine de s'éloigner. Il faut mettre la joie à sa place, reprendre le bonheur quand il a fini de se reposer. J'ai tout imprimé de votre courrier, on continue la marche, ensemble.

Je vous embrasse. Soyez heureux.

Léo


Léo,

Vous me vouvoyez; c’est vrai que vous n’aimez pas le tutoiement, je l’avais oublié, désolé. Si j’avais un doute sur votre mort, ce dernier s’est envolé, car vous êtes bien mort, quelle tristesse! Vos propos sont ceux d’un grand mourant ou malade qui se voudrait rassurant auprès de sa tribu, des visiteurs autour de son grand lit blanc aux draps immaculés et qui nous dirait avant de mourir: «N’oublie pas que tu es né tout seul, tu meurs tout seul, entre les deux il y a des faits divers. Profitez mes petits, la vie est courte, ne commettez pas les erreurs que j’ai moi-même commises, souriez à la vie, etc.»

Mais ton ombre est là sur ma table et tu ne m’as jamais quitté. La mélancolie, c’est un chimpanzé au zoo d’Anvers qui meurt à moitié, qui meurt à l’envers, qui donnerait ses pieds pour un revolver. Quant au manque de vous que moi j’assimilerais à une certaine solitude, je suis d’un autre pays que le vôtre, d’un autre quartier, d’une autre solitude.

Je me suis réfugié sur une île pour avoir la mer avec ma mémoire. Mes désirs dès lors ne sont plus qu’un chagrin de ma solitude. À mon épouse qui ne dit jamais rien comme à Ostende, mais qui me demande si sa robe est belle pour aller chez les snobards ou sortir chez machin, je réponds: ça t’va, ton soleil c’est ta façade, petite! Ainsi parée t’es chouette, t’es rock, Coco.

Merci mon dieu!



Le vouvoiement n'est, ici, qu'un hasard syntaxique. Ce n'est pas le baise-main qui fait etc., etc. Il vaut mieux ne pas s'arrêter à ces broutilles, ces déconvenances. L'intimité est dans notre échange. Chacun campé sur sa solitude. Et ses doutes... Vous n'en avez pas sur ma mort? Sur Dialogus il y a des choses dont on ne parle pas. Elles ne sont pas de mise, reportées «sine die». C'est la règle du jeu. Moi, je suis couturé de doutes.

C'est ce qui empêche ma folie de s'infiltrer plus avant, à la recherche de mon île. Vous l'avez trouvée? Je n'ai jamais habité que ces lieux, à Guesclin, à Perdrigal, à Castellina. Sur la scène, aussi, ma presqu'île.
Finalement, le lieu exagéré de ma solitude où je vendais mon illusion et ma silhouette.

Je vous laisse à votre morceau de terre heureux.

Léo


Léo,

Cette correspondance m’enchante, même si je sais qu’elle ne pourra durer, ce qui n’est pas plus mal car je ne saurai plus quoi te dire. La vie dans le monde n’est que désastres et catastrophes mais il faut faire face. Si la terre était carrée, il y aurait des coins pour s’y cacher, mais puisqu’elle est ronde il faut faire face au monde.

Tes mots, tes vers, tes chansons, tes coups de gueule, me permettent de m’évader et de rêver encore. Que c’est bon. «Richard, le dernier pour la route!» Encore un peu de temps pour t’écouter, te lire peut être encore et encore, et puis qui sait...? Tu me permettras de remercier infiniment l’homme et l’équipe qui m’auront permis de rentrer en relation avec toi et de croire que l’on peut avoir cette correspondance pourtant au combien bien improbable.

Merci à eux!

Salut Léo

Alors continuons dans l'improbable, dans le fraternel plutôt. Vous me parlez désastres et catastrophes. En ces temps électoralistes de votre France je vois comme un cauchemar cet empressement coincé à aller s'emplafonner les urnes. Et puis après... Heureusement, de plus en plus, prennent des tangentes libertaires. Ça m'va ce type d'abstention, cet intérêt majeur à ne plus se frotter à une démocratie pantelante.

Et votre vie, votre île? Racontez. Votre avancement dans la solitude, vos évitements ajustés avec le temps. Et vous m'écoutez encore? Racontez aussi. Même si je ne suis plus que l'usufruitier de mes vers perdus, le notaire de mes chiffres. Continuons. Je vous lis attentivement.

Léo


Si je vous écoute! Mais je ne fais que ça. Mes vieux 33 tours grincent des sillons mais me restent fidèles; malgré leur souffrance je reste sans pitié. Quand je veux vous voir je passe un long moment sur YouTube.

À cause du temps qui n’est guère clément en ce moment, je me souviens. Combien de vos poèmes et textes usurpés ont fait de moi un érudit en la matière sur le cœur des «Petites» de David Hamilton en herbe. «Revient fille verte des fjords, je vous vois encore, judas-sexe». Ils ont voté! Et puis après.

Je suis d'une autre solitude que la votre. Je pisse comme vous. Je pleure aussi, mais beaucoup moins. Mon Île-Belle, où il ne manque que l'Albatros, m'enchante et correspond à mon attente d’une certaine solitude puisque nous ne sommes jamais seuls. Les goélands en costume argenté se prenant sans répit pour Mermoz ne peuvent s’empêcher de me tarir, par la voie des airs, par des nouvelles dont je préfèrerais me passer.

Sur un vieux 33 tours vous aviez écrit et je vous cite: «Les temps sont révolus quand ils le sont vraiment. Je ne sais d’où je viens, mais je sais maintenant où je vais. Sur la pochette de ce disque «maudit» JE TE DONNE, il y a ma fille et mon fils. Et c’est bien comme ça. Merci à ceux qui le méritent 211x176, Signé Léo.»
 
Oui je sais où je vais mais pas encore comment j’y arriverai, serais-je comme Mozart à mon enterrement accompagné d’un chien ou comme Charles Denner qu’interprète le super film «L’homme qui aimait les femmes», où toutes les femmes qu’il a aimées et qui l’ont aimé défilent devant sa dépouille.
Pourquoi vous dis-je tout cela? Je ne suis ni triste ni dépressif. J’ai autant de souffle que le vent du large apporte et la marée je l’ai dans la peau.

Je n’ai pas hésité à répondre à votre lettre, mais j’ai mis longtemps avant de l’envoyer. Me prendrai-je au jeu de correspondre avec vous qui êtes mort et moi bien présent? Je suis pourtant d’un autre monde que le vôtre, d’une autre solitude, celle des vivants. Mais vous qui m’écrivez, que cherchez vous? Et moi?  Curieusement, je vais attendre une réponse. La première émotion étant passée et sachant tous les deux ce que nous faisons, il ne m’est pas désagréable de parler de Léo ou plutôt d’écrire à Léo, enfin de t’écrire, Ferré.

Salut Poète.
 
Signé: un inconditionnel



Salut poète,

Il ne faut pas rater les correspondances, les quais énervés, je me le dis souvent. Et puis les jours s'épuisent, la plume se lasse et les mots sont reportés à une date très ultérieure. C'est impardonnable. Mais ce n'est ni oubli ni négligence. Simplement une suspension que je ne veux pas régler.
L'envie n'est pas loin, il faut la capter, prendre la tristesse du vent quand elle s'agite au bout de la plume, à trouver son angle.
Ne cherchons rien dans notre échange que des moments verticaux, un microclimat que nous deux seuls connaissons. Ma porte n'est pas ouverte à tous les vents. Vous, vous l'avez forcée, en douceur. Ce n'est pas donné à tous.
J'ai sur ça des précautions maniaques, du bois en croix cloué dans les intérieurs de ces portes. N'entre pas qui veut. Vous, oui et quand vous le voulez.
Je vous embrasse.

Léo



Je suis sur le cul, mais je me relèverai; quelle audace! M’appeler «poète», moi! C’est d’une part beaucoup trop d’honneur et d’autre part faux. Je suis un Mickey en littérature, en prose, en vers, en quatrains, en alexandrins, bref en tout, quelle prétention. Vous rendez-vous compte de qui vous êtes, de ce que vous écrivez et avez écrit, vous, Léo? Les poètes, ce sont de drôles de types qui vivent de leur plume ou qui ne vivent pas, c’est selon la saison.

J’ai douté, c’est vrai. Votre réponse s’est fait attendre, mais elle est là, sur ma table et elle ne me quittera jamais.

Vous m’ouvrez votre porte, vous m’embrassez même. Qu'ai-je été trop bête, timide, de votre vivant pour ne pas agir. Mais le pain dur de vos débuts n’aurait pas été transformé en brioche pour autant et vos succès qui se sont fait attendre ou qui n’arrivaient pas n’auraient rien changé.

Ma porte est un port, beaucoup ne viennent guère  plus loin, même les goélands se moquent de leur manque d’audace et ricanent.

Dans nos échanges, que nous deux seuls connaissons, je trouve une joie intérieure et profonde. Léo, Pierre, Paul, Jacques, qui que vous soyez, vous me rendez heureux. Vous êtes le Mermoz de mes cieux. La partition que vous écrivez en cette année 2010 est longue et loin d’être terminée. Les notes sont nombreuses ainsi que les questions. Comment faites-vous pour trouver l’accord parfait de cette symphonie qui ne sera écoutée que par moi? En vaudrais-je donc la peine? En relisant nos courriers des débuts, je me dis que non car si j’ai frappé à votre porte c’est par le plus grand des hasards mais aussi que j’avais très soif. Aviez-vous de l’eau à ce moment précis pour moi? Oui, car je bois encore et vous êtes généreux.

Avec votre permission, à mon tour de vous embrasser. Je vais vous quitter pour aujourd’hui car je vois vos notes s’amasser.

Au revoir Léo et THANK YOU!



À vous, évidemment,

Le poète a une œuvre ou n'en a pas. C'est une simple affaire de déclaration de revenus, de recensement. On peut ne pas les faire, mentir et frauder d'un oubli manifeste. Le poète n'est jamais dans les catalogues et dans les conventions. Ce n'est pas le dépôt légal qui le fait, le tirage ou le club des poètes! Lui seul trace des lignes dans les bourrasques, circonscrit son chemin de ciel, zigzague de son pas étoilé. Ça fait des livres ou ça n'en fait pas. Mais ça fait l'homme et ça assure le poète. Celui qui fait la vie à l'envers, le désordre mis à l'ordre de la nuit. Le poète interroge la soif et la faim, joue avec ses démangeaisons de l'âme. Il ne s'abreuve jamais et se meurt d'une soif infinie. Jusqu'à ce qu'il s'invente, jusqu'à demain et dans des vers qu'il écrira peut-être. Prenez le verbe haut, soulevez des portées, ça fera l'émotion «au bout d'un vers français brillant comme une larme».
Un jour je vous croiserai et je vous reconnaîtrai...

Léo



Pardon Léo,

Léo je ne sais si tu le sais mais sur terre j’ai un boulot de fou, et ce putain de temps passe à une vitesse folle. Dans le temps éternel, bien sûr, là où tu vis, je me suis laissé dire qu’il ne comptait pas, mais ci- bas il
faut s’organiser et ça tu connais.

J’ai vu un film un soir de cette semaine et j’ai pensé à toi; Mathieu, ton fils, a donné l’autorisation de pouvoir utiliser tes chansons dans ce long métrage. Très étrange ce film de Arnaud et J.M Larrieu de 2009, «Les
derniers jours du monde». Bon nombre de tes chansons, de «Jolie môme» à «Ton style», y sont présentes. Curieusement, j’ai aimé ce film mais je crois que c’était surtout pour toi. Décidément, tu ne me lâches pas. L’empreinte que tu m’as laissée est décidément tenace.

C’est bon car en 2010 tu es encore avec nous, J’espère que tu apprécies toi qui gueulais «Avec le temps il n’y a plus rien», «Avec le temps», c’est bien de toi ça !

«Avec le temps...
Avec le temps, va, tout s'en va
On oublie le visage et l'on oublie la voix
Le cœur, quand ça bat plus, c'est pas la peine d'aller
Chercher plus loin, faut laisser faire et c'est très bien

Avec le temps...
Avec le temps, va, tout s'en va
L'autre qu'on adorait, qu'on cherchait sous la pluie
L'autre qu'on devinait au détour d'un regard
Entre les mots, entre les lignes et sous le fard
D'un serment maquillé qui s'en va faire sa nuit
Avec le temps tout s'évanouit

Avec le temps...
Avec le temps, va, tout s'en va
Même les plus chouettes souv'nirs ça t'as une de ces gueules
À la gal'rie j'farfouille dans les rayons d'la mort
Le samedi soir quand la tendresse s'en va toute seule

Avec le temps...
Avec le temps, va, tout s'en va
L'autre à qui l'on croyait pour un rhume, pour un rien
L'autre à qui l'on donnait du vent et des bijoux
Pour qui l'on eût vendu son âme pour quelques sous
Devant quoi l'on s'traînait comme traînent les chiens
Avec le temps, va, tout va bien

Avec le temps...
Avec le temps, va, tout s'en va
On oublie les passions et l'on oublie les voix
Qui vous disaient tout bas les mots des pauvres gens
Ne rentre pas trop tard, surtout ne prends pas froid

Avec le temps...
Avec le temps, va, tout s'en va
Et l'on se sent blanchi comme un cheval fourbu
Et l'on se sent glacé dans un lit de hasard
Et l'on se sent tout seul peut-être mais peinard
Et l'on se sent floué par les années perdues
Alors vraiment... avec le temps... on n'aime plus»

Alors conneries tout ça ou pas conneries. Sacré Léo. Je t’embrasse très affectueusement, salopard. Tu as failli m’avoir.

À bientôt.



Gérard,

Encore avec vous, évidemment. Comme l'empreinte inscrite dans une mémoire de sel, sous mon pas battant le haut du sable, un souvenir minéral enfoui sous des tonnes de métaphores. Je sais ma présence là-bas, à vos côtés. Vous l'affirmez, d'autres persistent dans ce jeu. J'y pense parfois. Mais ça ne me fait pas frémir. Ça existe: j'en prends acte. Sans trop en rajouter. C'est une activité de mémoire. Ni plus, ni moins. Vous le comprenez? Mais rassurez-vous, vos propos sont en plein viseur, fichés dans ma tristesse...

Encore une chose: vous parlez de la vitesse. Vous acceptez cette emprise totalitaire, ce flou qui raye la vie? Fuyez la! À toute lenteur. Je vous embrasse.

Léo