Stephen
écrit à

   


Léo Ferré

     
   

La solitude ne change pas

   

Bonjour Léo,

Je ne sais par où commencer. Il me tarde de vous préciser l'objet de mon message. Il me faut avant tout souligner la passion. Je suis de ces êtres qui défendent avec ferveur toute votre œuvre, trouvant celle-ci imbibée d'une tendresse, d'une vérité d'une sensibilité tout à fait exceptionnelles. Je me baigne dans vos rimes les soirs de rouge, m'enivre de votre combat pour la mère Poésie. La justesse de votre plume, la rigueur de vos vers (aussi contractés soient-ils), la douceur de votre piano, la langueur de vos violons... Je pourrais faire s'éterniser cette liste d'émotions, je pourrais m'endormir d'avoir trop écouté, je pourrais, je pourrais...

J'en viens au fait: je suis moi-même auteur, je passe mes nuits entières à écrire: des essais, des proses, des poèmes versifiés, des mélodies, des aigreurs et j'en passe. Mais, il faut bien l'avouer, j'en suis arrivé à l'effarante constatation d'une baisse affligeante du niveau linguistique de la chanson, de la mélancolie... Toutes nos luttes me semblent surannées; qui prendrait le temps d'écouter les gémissements d'un nouveau poète, bien las de son époque, tout à fait prêt aux concessions les plus nobles pour faire se retrouver un chemin à ce bateau ivre à la dérive?

Je me permets de vous citer quelques vers d'une chanson que j'ai jadis rédigée, pour préciser mon propos quant à mon état d'esprit, sur les bassesses de mon temps:

«Des nuages coiffent l'écume
Du noir soleil qui m'annihile,
Tandis que s'extasie ma plume
À griffonner la terne ville
Que je surplombe en baillant
Bien las d'un feu artificiel,
J'envoie en l'air un bras vaillant
Pour faire se dégager le ciel.
La rébellion qui s'trame ici
Entre les ordures et les fêtes
Ne parle qu'à ceux qui ont compris;
Pour dire, elle est presque muette.
Y a que du spleen à bon marché
Au coin des ruelles ridicules
Que l'on attrape à l'arraché
Pour l'jeter dans le crépuscule.»

Alors, interrogation ultime: y croyez-vous pour moi?

Cordialement,

Stephen


Moi aussi, Stephen, je ne sais pas par où finir. Je ne sais pas, vraiment.

Merci de ta passion. Elle vient désembuer les carreaux qui me font voir ce monde incroyable et servile. Une éclaircie dans une époque à ne pas mettre un poète dehors. Certains s'y aventurent, comme toi. Continue, avance. Moi, je n'irai pas plus loin. Je ne décerne pas de brevets. Quelques accords, pas plus, un regard fraternel. Poursuis ta voie, arrange-toi des aiguillages et des croisements, des arrivées au sommet. Ta poésie n'est pas un gémissement. Si elle l'était, elle serait à mettre aux cabinets. Alors j'y crois pour toi.

Écoute ta réponse. Je t'embrasse,

Léo