Vicente
écrit à

   


Léo Ferré

     
   

L'anarchie

    Salut Léo,

Je suis espagnol et je veux vous faire quelque questions: Pourquoi dites-vous que la plupart des anarchistes sont Espagnols? Qu'est-ce que c'est pour vous l'anarchie? Selon vos mots c'est: «La formulation politique du désespoir»? Pourriez-vous spécifier? Le anarchistes n'aiment pas l'existence d'aucun pouvoir quel qu'il soit. N'est-ce pas une position un peu utopique? J'avoue que le pouvoir a quelque chose de méprisable, mais on doit considérer que nous, les êtres humains, ne sommes pas des anges et si le pouvoir politque n'existait pas il y aurait des pires pouvoirs, économiques, sociaux, le pouvoir du plus fort etc. La troisième question: vous avez déposé une musique sur le poème: «Chanson d'automne» de Verlaine. C'est une musique en jazz, n'est-ce pas? Croyez-vous que c'est l'unique musique possible pour ce poème? Le jazz existait-il à l'époque de Verlaine? Je dis cela parce que Charles Trenet avait aussi composé une musique très semblable à la vôtre, au moins il m'a paru. Atention, je ne veux dire que ce soit la même musique, mais, de toutes façons, connaissiez-vous la mélodie de Trenet quand vous avez composé la vôtre? Et voilà la dernière question: Vous avez chanté aussi en Italien, selon ce que j'ai pu constater par quelques extraits musicaux sur Internet, «L'uomo solo» et «Vindrà la morte», deux textes de Cesare Pavese avec vos musiques. Vous étiez à l'aise en chantant en italien aussi? J'oserais dire que vous ne le prononcez pas mal... On peut constater que vous prononcez le «r» du mot «vindrà» correctement, mais on peut aussi constater que quand vous chantiez la chanson «Franco la muerte», ce refrain que vous chantez en espagnol, là, vous prononcez le «r» à la française. Enfin, pardonnez moi si quelques-unes de mes questions vous a dérangé et excusez moi, s'il vous plaît mes fautes en français, car je suis sûr de les avoir commises.

Vicente



Salut Vicente,

Mon ami l'Espagnol de je ne sais où.

Mais non, ils ne sont pas tous espagnols les anars.

Ils étaient aussi français, italiens, russes à la fin du 19ème siècle. Mais ce n'est pas à un Espagnol que je vais parler de 1936 et de la guerre civile

Ils se sont tellement levés devant la dictature franquiste qu'on n'a plus vu qu'eux.

Alors la plupart sont espagnols dans... ma chanson.

Et la plupart sont de PARTOUT, sans pays.

Quant à l'anarchie, il faudrait tout... Dialogus2.

Les définitions du dictionnaire, c'est pas mal.

Il y en a une qui m'a touché. Ça m'a aiguillé, ça m'a mis sur la voie.

«La négation de toute autorité d'où qu'elle vienne».

C'est pour ça que j'ai ajouté que «c'était la formulation politique du désespoir».

Parce qu'une définition, ça ne suffit pas. Et qu'il faut y mettre la vie et la poésie. Sa vie et sa poésie.

L'anarchie, c'est ce qui fait tenir droit le matin au réveil, qui permet, quand il n'y a plus rien, de vivre la seconde, la minute qui suit.

L'anarchiste, c'est le mec qui en a marre de ce monde qui se fait dessus à longueur de journée, c'est le mec qui veut autre chose, qui hurle sa solitude, c'est le mec qui veut l'amour.

Tu sais, Vicente, pas besoin d'en dire plus: j'ai tout dit dans mes deux Amour Anarchie.

Ces deux-là, faut toujours les faire sortir ensemble.

Et quand tu les vois dans la rue, ne change pas de trottoir.

Alors, après il y a le pouvoir. D'où qu'il soit c'est toujours de la... Tu connais la suite?

Faut qu'il soit là le pouvoir. De toute façon celui qu'on a tous, ici et là, c'est toujours le pire. On a voté, et puis après ...

Une société sans pouvoir? On irait vers le pire. Mais comme on y est déjà...

Pour la musique déposée sur des vers, j'ai toujours fait pareil: le livre ouvert, les yeux dans le poème, les mains sur le clavier.

Ça vient ou ça ne vient pas.

La musique sort du poème et je transcris, humblement.

Peut-il y avoir plusieurs musiques du même texte?

En pratique, oui bien sûr.

On n'est pas dans la science. Tout est possible.

J'ai composé une musique pour un poème de Verlaine qui, finalement, a habillé un poème de... Rimbaud.

Et que Trenet ait fait une musique proche de la mienne n'est pas étonnant.

Verlaine nous a donné le... mot.

Vous savez, pour terminer, que j'ai des origines italiennes.

J'y ai vécu plus de vingt ans.

J'ai donné une quarantaine de concerts en Italie.

A Castellina, on parlait surtout italien.

Alors la prononciation, c'était, peut-être, pas toujours «classico».

Comme mon espagnol.

On ne va pas s'engueuler pour un «r»...

A bientôt, Vicente,

Fraternellement.

Léo Ferré