Daphné
écrit à

   


Léo Ferré

     
   

La magie

   

Bonjour monsieur Ferré,

J’ai presque l’âge de votre fils Matthieu. Récemment, en réécoutant avec grand plaisir quelques-unes de vos chansons, je me suis rendue compte à quel point vous avez pu marquer mes goûts en matière de textes. Apollinaire (pour qui j’ai une petite préférence), Aragon, Rimbaud... J’ai été élevée avec vos disques et avec ceux de Brassens, à cinq ans je chantais «Merde à Vauban» et «Comme à Ostende», et «T’as payé» me faisait beaucoup rire avec sa margarine qui tourne plus vite que Gagarine... et je trouve vos chansons très salutaires. Aujourd’hui plus encore, elles reflètent ce que nous sommes devenus: «T’as payé», «As-tu vu mon coco mes soutien-caméra»... C’est vraiment curieux, on ne les entend plus beaucoup sur les ondes!

Votre musique et vos orchestrations m’ont toujours paru magiques. Vos chansons d’amour aussi, comme «On s’aimera»; mais c’est à «Pépée» que vient ma préférence. Comment diable réussissez-vous à me faire pleurer à chaque fois que je l’entends? Je ne connais aucun interprète qui l’ait choisie. Est-ce un choix de votre part, ou est-ce que personne n’a encore compris qu’une chanson écrite à un singe pouvait être également une(très belle) chanson d’amour? Quand j’étais petite, comme je ne comprenais pas très bien à qui elle pouvait bien s’adresser, j’ai interrogé mes parents (source de toute connaissance); ils m’ont répondu que Pépée avait été placée dans un zoo malgré vous. Mais qu’est-il arrivé à Pépée? Pour de vrai. Sans mentir.

Je voudrais également savoir d’où vous vient votre révolte, votre hargne.

Et je voulais aussi vous dire: je suis allée vous écouter chanter quand j’avais environ quatre ans, donc je situe cette rencontre vers 1975. En quelle année avez-vous pu faire cette tournée en Algérie? J’ai gardé un souvenir ébloui de cet immense salle en plein air dont les sièges dégringolaient en escalier (un amphithéâtre romain, je suppose?) et, tout au bout, de ce minuscule monsieur à la crinière blanche qui créait tout cette magie. Il paraît que je disais à mes parents avec une gravité confondante: «C’est un grand enfant!»

Merci pour toute cette magie.

Daphné


Salut Daphné,

On ne m'entend plus beaucoup sur les ondes! Rien n'y passe, à peine l'écume du bruit et de l'agitation, le haut du bouillon. Finalement, des propos jetables et des musiques insensées. Il te faut me chercher ailleurs, ouvrir mon dictionnaire: j'y suis tout entier.

«Pépée», écoute-la encore. Tout est écrit. Tu n'as pas compris, «le 7 avril de 68»? Des trous rouges avec mon sang et mon silence. Et si on ne la chante pas je m'en fous. Je ne suis pas dans les relevés d'interprètes. J'ai un comptable pour ça, je le rétribue de sa besogne inutile.

Quant à la révolte... Je ne fais que taper du pied dans ma vie. Une question d'équilibre, pour tenir droit. Sans révolte les vêtements s'écroulent, un tas de chiffons vides. Dans le ventre de ma mère, déjà, je me révoltais!

Je n'ai pas beaucoup parlé de l'Algérie, de cette tournée de 1976. On ne m'a pas beaucoup questionné, non plus. Il reste des traces, quelques textes. Cherche-les, «Petite», un prénom féminin jamais chanté... J'ai toujours en tête cet amphithéâtre, cette montagne qui se finissait en gradins. Et toi, «Petite», assise sur ces marches. Ton souvenir me vacille. Je t'aime de cette lettre et de ce coin près d'Alger.

Léo