Alice
écrit à

   


Léo Ferré

     
   

Il n'y a plus rien

   

Salut Léo,

Tout d'abord, merci pour tout ce que tu nous as apporté (en tout cas à moi, jeune adolescente).

Je peux passer des heures à écouter tes disques et à réfléchir sur le monde, surtout touchée par ta chanson Il n'y a plus rien, chanson choc mais tellement vraie (à mon humble avis).

Le jour de mon enterrement, c'est ça que je veux que les gens entendent...

Je me demandais d'où venait toute ton imagination.

Je t'embrasse

Alice


Je reçois ton courrier apporté par un facteur égaré. Ce ne peut être que ça. Ce que je reçois est souvent invalide, à enserrer dans un coffre cadenassé. Parfois, je transige avec une ombre, sur un mot de passe. Alors, je réponds.

Je ne sais pas ce que c’est l’imagination, Alice. Je mets de vieux pulls, vieux de quelques vies et je tire les fils. Comme ça. Sans moi. J’écris, je mets une note, je relis, je rature. Ce n’est pas affaire d’imagination. C’est des bouts de vie qui se posent sur la table, sur un piano, à toujours rechercher la dernière métaphore de l’outrage, l’accident lexical, une allitération réfractaire. Mes mots viennent du désert. Je ne me sers pas d’un local attribué. Ils arrivent, sans convocation. Je les prends. Et les dégage, besogne faite. Sans préavis. Ce n’est pas moi qui écris, juste une illusion devant une machine à écrire, devant un Pleyel de deuxième main. Un stylo baladeur. Devant la folie de la rue, j’arrête la circulation, je passe au vert et transcris la déposition. Rien n’est automatique, je ne vais pas dans le confessionnal de ce cher André pour une absolution surréaliste. Dicté, peut-être. Mais jamais automatisé, ou incontrôlé. Tu comprends ? Chez moi, j’invente un nouveau mot pour tout ce qui me traverse. Elle est là l’inspiration. Dans le renversement de l’écriture. Sinon je ne suis pas poète, ou vaguement historien du temps qui s’efface. Dans mon désordre, j’ai des paroles plein la tête, des poésies que personne ne comprend. Je ne les mets pas dans un livre. Je préfère écrire à la mer pour lui parler d’un ciel brouillé. Et puis, Alice, il ne faut pas parler d’imagination. C’est un mot par défaut, vide. Il a tellement servi qu’il est déteint, comme affalé. Parle plutôt de lucidité. Celle du poète est dangereuse. On sort du music hall. Prends le risque de m’écouter, lâche tes notions. Tu joues gros. Il y aura à remourir demain matin quand tu prendras Il n’y a plus rien entre le chant des baleines et le clignement de mon hibou.

Ciao, Alice, tu as bien fait de m’écrire avant que je sois sporadique ou introuvable.

Léo