Michel
écrit à

   


Léo Ferré

     
   

Être un être de matière

   

Monsieur Ferré,

Bonsoir,

Si je vous écris, à vous le train qui avez mené tant de bagages, c'est parce que je crois que vous êtes fait de papier. Je ne vous pense pas en tant qu'homme, je n'y arrive pas. Vous seriez comme une fusion de la baise entre l'encre et le papier. Un joli papier. Une belle encre.

On veut vous déplier sans cesse mais personne ne parvient à vous lire entièrement. Et pourtant, vous êtes la publication la plus digeste qui soit. C'est-à-dire, vous avez une FORME. Une santé du tonnerre de dieu, ou de celui ou de celle qui occupe sa place, si elle est vacante... Alors vous seriez un orage? Curieux. Pourtant, les orages sont illisibles! Ce n'est pas votre cas (contrairement, évidemment, à vos contemporains de variétés encore vivants à moitié morts). Aussi, je continue à vous voir fermement comme un assemblage de bouts, de morceaux, de papiers.

Vous suintez l'encre, vous sentez bon.

Comment avez-vous fait pour apprendre à parler, à écrire? Tout vient de vous, seriez-vous un disciple de Sainte-Beuve, physiquement?

D'autres gusses vous voient comme un Céline sophistiqué... Dans un autre style... Comment faites-vous pour marcher encore? Seriez-vous un fantoche?

Je ne veux pas croire à votre humanité, simplement. Et il est absolument exclu que je vous déifie. Alors quoi? Vous avez pourtant bien existé? Vous n'êtes, il me semble, pas de ces solipsistes à la Klima...

Ainsi, puisque vous croyez au Réel, je ne vous ferai pas l'affront de vous demander qui vous joue ou à quoi vous jouez, j'y favoriserai d'autres questions...

À l'enterrement de Péret, pourquoi l'être de papier et le Breton ne se sont pas réconciliés? Faire la tête, c'est pour les caricaturistes de «L’Assiette au Beurre»... Aviez-vous des haines véritables? Avec «Les Chants de la Fureur» (une de vos plus belles œuvres) divisés en segments, vous étiez pratiquant du collage, du découpage... Pourquoi ne pas en avoir fait un long et sinueux chemin, comme «Les Amants Tristes» ou «Il n'y a plus rien»? Vous vouliez diviser jusque dans vos méandres personnels? Le Surréalisme vous aurait-il marqué si fort, vous qui prôniez la Solitude pour tous?

Etc.,etc.,etc.

Je reviendrai peut-être, ou peut-être pas.

Je ne veux pas vous emmerder plus longtemps, si déjà vous trouvez une parcelle de temps ou d'envie pour me répondre...

Écrit d'un ordinateur de bibliothèque, en l'An 2012.

Je vous salue bien, et toutes ces sortes de choses inconvenantes, policées mais, paraît-il, polies,

Michel


Cher Monsieur,


D'abord, revenez quand vous voulez, avec un brin de bruyère. Mes excuses pour ce long retard à votre courrier. À croire que je n'ai plus de temps, courbé sur mon agenda inutile. C'est à mourir de rire...

Vous m'avez bien compris... Je ne suis que papier reclus dans mon imprimerie, sur mes problèmes de mélancolie, de papier centaure et de caractère Garamont. Ne me prenez pas pour autre chose, ne me cherchez pas dans des croisements médiatiques. Lancez vos lignes, vous m'y remonterez avec ma colère et mes chants d'oiseaux. On se reconnaîtra avec de longues conversations de silence. Il n'y aura entre nous que mes chansons ouvertes sur tous les vents. On convoquera le temps. «Pas mal... pas mal...» Ce sera une autre base de départ.

Quant à me déifier, merci d'en rire encore. Laissez ça aux désabonnés d'une certaine raison. Nous sommes ailleurs, d'une autre trempée, comme je ne suis pas le disciple de Machin, le fantoche du docteur de Meudon. Vous m'avez trouvé dans mes «Chants» «de la fureur», retournez-y sur une surimpression des «Amants tristes». Je suis fragmentaire, je vous laisse le travail de recollage. Il y des points de soudure à faire, pour que mes textes se retrouvent. Vous savez faire? À n'en pas douter...

Revenez quand vous voulez, je veillerai le facteur, on croisera l'encre et on se posera des réponses.

Bien à vous, Monsieur,

Léo