Aurélie
écrit à

   


Léo Ferré

     
   

Dialogue avec mes fantômes

    Cher Léo,

Les angoisses existentielles seront toujours là. On se retrouve parfois bien isolé dans ces moments. D'où l'importance vitale d'une source de créativité. Un monde parallèle dans lequel avoir l'assurance de trouver un refuge, un repos, presque aussi tranquille qu'une «après-vie» où la souffrance incarnée n'aurait plus lieu d'être, tout serait de l'ordre de l'esprit, la mort. La mort, j'avoue y avoir songé à maintes reprises.

Mais le dégoût de vivre ne m'a fort heureusement pas atteint au point de passer à l'acte, même si je reste persuadée que viendra un jour où, insoumise que je suis, je désirerai devancer cette dernière à défaut de laisser la nature agir!

Il me reste encore de belles étapes à franchir avant d'en arriver là! Et, de voir la vie tel un roman initiatique, quasi-mystique, où chaque signe, chaque coïncidence, pourrait s'avérer déterminant, oui de voir l'existence ainsi sera toujours une bonne assurance-vie! Une certaine façon de dévier la frustration engendrée par l'absence d'êtres chers, quels qu'ils soient.

Un nouveau cycle approche. Je le sens venir d'une manière très instinctive,  tel un animal aux aguets, une louve protectrice. Il y a quelque chose de très bestial qui se met en place dans ce rapport à l'autre. L'envie de protéger le peu d'acquis. Et la volonté d'édifier et fortifier les premières pierres d'un royaume qui grandit en soi. Son  antre. Sa grotte! Oui, il y a quelque chose de l'ordre de l'Homme des cavernes.

Aurélie



Je ne te connais pas, Aurélie. Je vois que la tristesse a planté ses feux contre la lucidité. Je sais ta vie posée dans cette lettre. Tu me l'envoies. J'en fais quoi?

Je ne suis pas à l'aise avec tout ça. Je suis coincé. Je ne suis pas le Bon Dieu de la conversation. On me fait parler parce que c'est moi, et ça se gâte forcément. Ne le prends pas mal! Mais suis-je le destinataire de ton courrier? Je te lis, des mots m'accrochent, des mots prohibitifs, la mort qui fait de l'oeil, l'envie de connaître l'instant d’après, et l'autre. Et on continue le chemin d'enfer. Tu as tout compris, tu as cherché ton exil, tu as inventé ta caverne. Il faut d'abord dévaster, mettre ses chagrins au col, s'essayer à une autre vitesse. Quand tu seras à nouveau seule dans ton antre, tous tes circuits déconnectés, décroche la mémoire, les miroirs aussi, regarde-toi demain, imagine une trajectoire, apprends ta liberté, mets ta voile à l'envers sur ce monde qui tombe, crée une vague désespérée. Je ne suis pas dans le conseil, ça m'emmerde. Je suis sur une rencontre instantanée, trois mots comme une corde, trois mots pour entre nouer nos regards. Et repartir chacun dans sa pulvérulence.

Salut, bella, trace ta route, vise l'or du temps.

Léo



Merci de m'avoir répondu.

Je suis désolée de t'avoir mis dans une situation de malaise vis à vis de mes mots, ces mots que je pose par intermittence, mais qui, fort heureusement, n'en font pas ma carte d'identité! La lucidité n'est certes pas toujours de mon ressort mais elle est mon guide quotidien… en effet tu as bien vu, tu n'étais probablement pas le destinataire de cette lettre. Mais indirectement, s'ils te sont parvenus à ce jour, c'est qu'il devait forcément y avoir une raison à cela. Tes mots ont provoqué un choc inattendu. J'ai mis du temps avant de les relire. Un bouillon de réactions diverses, très déstabilisant. Je trace ma route!

Au plaisir! Et YA BASTA!