Alexandre
écrit à

   


Léo Ferré

     
   

De l'inconvénient d'être né

   

Salut Léo,

Léo, je t'aime impassiblement
Je te garde comme un mystère galbé dans la fuite du temps
J'extravague vos flots poétiques dans le courant de mon échine sèche
J'intercale et une note et un son dans le coin de mon cœur
Arrosés dans mes cheveux éventés vos vers font friser la mèche
Et je repars intelligent dans mon univers palabré de silence
Le vide aidant à laver mes particules encombrantes
Je me repose hors univers je m'absente en quelques lignes
M'apaise dans un air pesant qui se tire dès qu'il est palpable
Et catapultant mon ennui au niveau de l'incroyable.
T'es un ange décapité qui frise mon froc qui se fraie un chemin entre la rate et le nuage
Arrivé dans la mélancolie je m'épate de ne pas avoir compris ma transhumance blanche
Je suis arrivé dans l'autre monde
La musique se meurt
Les froides tables de ma chambre se réveillent dans l'irréel
Où étais-je?
Dans un étais frêle
Un vers dans une pêche

On me dit que je suis fou; je rétorque que vous l'êtes poliment. Mais c'est que la morale des autres me fatigue. Je sais que c'est là mon problème: cette difficulté agaçante à faire confiance aux autres. Si j'étais une baleine à bosse solitaire, seule au monde et affreusement vaniteuse, alors je n'aurais qu'un seul ennemi: Dieu! Un gros fat sans vergogne. Je suis à l'ouest de ça, moi. Je suis une amoureuse des fonds; des abysses j'interpelle ma catastrophe originelle. Je suis née d'un abîme d'où, au lieu de tomber, je me suis extirpée. Je ne suis qu'une arrogante de pacotille. Je suis une «robustendre» comme je l'expliquais à une amie mammifère. J'ai bien une altière façon d'être mais ce n'est qu'une fatuité du style. Comment pourrais-je nager gracieusement sans cette bosse présomptueuse? Je ne pourrais pas -et ne saurais- être modeste, car la modestie vise à attirer des compliments bien plus élogieux que l'orgueil. Je ne suis qu'un cétacé terrassé par les harpons des autres. Le sang s'écoule aux flots des courants du Grand Nord que j'aime. C'est d'eux, les baleiniers goinfrés, que ma bosse altière rougie et se proclamant toujours plus libre, toujours plus bombante.

Sans ambages, Léo. Croyez-moi, j'ai assez souffert des brimades de la sorte; j'ai fait beaucoup d'erreurs; j'ai menti pour des broutilles; pleurer jusqu'à m'en tailler les veines mais nul doute, je suis un «demeuré». À force de me flinguer le cœur j'ai cessé d'espérer en quelque amour compatissant; «la pitié en amitié et en amour, ça n'a jamais sauvé personne». Mais que veux-tu?  C'est avec faiblesse que je te dis que je suis qu'un gars patibulaire et troué d'immondices douleurs. À l'heure où le monde va, insolemment, vers cet avenir que je saurais trop voir horrible, moi j'attends là, dans cette prison, ma prison! Où je me suis mis avec mes amours de passage bien que le whisky s'accompagne mal du café. Comprends le sexe sans amour; insipide vie. Cela me renfrogne encore plus quand je vois le passé, le présent et l'avenir (que je crains cyniquement) comme incroyable, irréel. De tout cela je me sens vaincu, incapable d'enfler quelque orgueil, ma gloire de dépité. Si, par défaut, j'ai gardé en moi une insolence qui t'afflige alors, à bien y réfléchir, je ne peux t'en vouloir. Si manque d'humilité il y a c'est que j'ai, par amour, adoré mon découragement d'où mon sentiment (facétieux?) d'avoir toujours tout raté. Je suis encore plus un «demeuré» qu'autrefois avec cette auto-analyse. J'ai vingt ans et j'ai peur d'en avoir le double. Tout t'arrives comme un vécu, une amère sensation d'être hors-champ. On m'a oublié dans la catastrophe du monde. Je me suis tellement donné pour rien. Finalement, n'est-ce pas là une leçon d'humilité?

Léo. J'ai pas de mobile mais je vis. Pourquoi m'êtes-vous indispensable? Je ne vous quitte que pour m'allonger entre deux tombes. Ma seule ambition est de faire comprendre aux autres que j'en ai pas. ah! ah! ah!

Ciao, mon frère!


Merci pour tout ça, pour cette drôle d'impassibilité, cette indécence.
Je t'aime, tu m'aimes, on s'aime.
Des mots!
Avec du vrai dans le roc.
Pourtant, ne m'en veux pas: je te lis, j'en prends un peu, j'en relâche plus. Ces «extravague, extirpée, le froc et la mélancolie», c'est sans doute à tout le monde mais ça fait écho. N'imite pas qui tu sais, barre quelques épithètes, raye certains lieux d'aisance lexicale, ces roucoulades pour faire beau et qui ratent la cible. Il faut trouver ton encre et ton style. Largue-moi, détache-toi. Vois le monde d'ailleurs. Dessine une route à flanc d'idées et d'émotions, sans carte ni cosmétique. Il ne faut pas s'écouter écrire. Plutôt enlever, alléger. Désosse ta syntaxe, enlève le gras. Allitère moins, ça peut faire rire. De «L'inconvénient d'être né» à «Précis de décomposition» il n'y aura que quelques faits divers que tu choisiras. Ne tombe pas dans le Chamfort à la mode, le moraliste à la lunette, le noir Cioran.
Je suis impératif... et alors... tu m'écris, je t'écris. Fraternellement, sans brosse à reluire. Comme on s'aime.

Ciao fratello!

Léo