Éric
écrit à

   


Léo Ferré

     
   

Cheveux

   

«Sais-je où s'en iront tes cheveux
Crépus comme mer qui moutonne
Sais-je où s'en iront tes cheveux
Et tes mains feuilles de l'automne
Que jonchent aussi nos aveux»

Toi et Apollinaire avez aussi dû connaître Isabelle.

Éric


Évidemment.

Et comme tu fais dans le vague, cher épistolier, je rajoute les miennes, innommées: elle sort souvent la mer…

On partait tous les deux, avec Guillaume, dans un songe creux, vers une belle ducale, au bruit de la Meuse. On partait pour retrouver l’âme sœur, celle des dernières attentions, des préparatifs de la mort, avec ses crayons et sa foi de travers. C’était en 1880 ou en 1921.

Isabelle, c’était l’ultime infirmière. Je l’ai rencontrée aussi, attentive, aimante, presque obséquieuse. Il y en a toujours une comme ça, la sœur de charité qu’on a ratée cent fois et qui arrive bien trop tard, pour un dernier voyage à Marseille, correspondance pour la douleur. Ses cheveux, ce geste touchant, lui, sur son lit de mort. Isabelle et Annie, Lou et Madeleine, Marie, des compagnes de solitude, des couleurs complémentaires, un délire vers le cancer. Rien qu’elles deux, mère et fille, à l’église pour aller sous ma pierre.

Tu m’écris quatre vers.

Bien loin d’ici, il reste des fleurs qui se pâment dans un coin.

Toi et Machin avez aussi dû connaître Dorothée?

Léo


«C'est à trop voir les êtres sous leur vraie lumière qu'un jour ou l'autre nous prend l'envie de les larguer. La lucidité est un exil construit, une porte de secours, le vestiaire de l'intelligence. C'en est aussi une maladie qui nous mène à la solitude.»

Salut Léo,

Tu connais tellement la nature humaine! Cette phrase de ton testament phonographique résonne tous les jours dans ma tête.  Je m'aperçois qu'il s'est passé beaucoup de temps depuis ta dernière missive. J'ai espéré qu'avec le temps, j'allais oublier le visage et j'allais oublier la voix, mais là ton jugement est pris en défaut. Alors non, moi je n'ai pas connu la chambre de Dorothée. Par contre si tu me permets de vous paraphraser, toi et Charles, je dirais simplement que celle d'Isabelle est bien loin d'ici... bien loin d'ici.

Éric


Salut Éric,

On continue dans le clair obscur, dans le pas de deux. En ce moment je sais que tu te tourmentes dans ton aventure droite, dans ta géométrie administrative. On s’est rencontrés par hasard… et puis merde, tu l'oublieras. Le couple, ça se casse en moins de deux! Tu verras, il fait chaud dans l’exil, une parenthèse organique, un cataplasme sur les cons, comme l’indifférence qui passe. Je sors de mon vestiaire english, un œil dans l’égarement. Comme toi, je suis de la fourmilière, avec des idées arrêtées, des démangeaisons tenaces. Cette autre femme qui passe, l’envie dans la cambrure, tu lui donnes quoi? Tu palpes sa revendication, tu épouses son clin d’oeil? Je m’engage vers la sortie des codes et le renversement des réacteurs. Moi seul. On échange, pas plus, chacun pour soi parce que la vie désormais impasse l’espoir, ferme tous les échangeurs. Je ne donne pas les ingrédients, le tour de main. Retourne vers ton vide, casse les parois, réduis les fractures. Tu vois, je reste un langage fermé. Cherche le pied de biche.

À una prossima volta, ciao.

Leo Ferré



Salut Léo,

Fini, le clair-obscur: je suis revenu en pleine lumière. Elle m'a fait le plus beau cadeau... elle m'a offert le pied-de-biche.

Comme tu le chantes... je me sens tout seul peut-être, mais peinard.

Au fait, tu ne crois pas si bien dire: il fait chaud dans l'exil... au propre comme au figuré.

Ciao l'artiste.

Eric



Salut Eric,

Tu l’as écrit en «objet»: suite et fin. On ne va pas continuer sans fin. Tu retournes à d’autres faits divers.

Ciao.

Léo