Mireille Carpentier
écrit à

   


Léo Ferré

     
   

Ça sert à quoi un artiste?

   

Un artiste, pour moi, est une personne qui voit plus loin qu'elle-même; l'artiste, le vrai, est celui qui peut aider à voir des évènements; l'artiste peut lire entre les lignes, il ressent des ondes souvent sans savoir vraiment d'où ça vient, qui le pousse à créer, souvent sans savoir ce qu'il fait: une force le pousse à créer et le résultat final est souvent impressionnant, parfois troublant et mystérieux.

Oui, nous sommes tous des artistes, mais peu se servent de leur talent, et surtout peu le développent. L'artiste peut aider à voir des évènements du futur ou bien à écouter une belle chanson qui nous fait raidir les poils sur les bras et qui nous aide à prendre consience de nos émotions, qui nous fait réfléchir ou agir. Un danseur, lui, est concentré sur tous ses membres qui le mènent lui aussi à entrer en transe. L'artiste est pour moi primordial dans le monde puisque que le Créateur lui-même en est un. Que pensez-vous de ce que je pense? Je suis moi-même une artiste dans l'ombre. Je fais ça depuis plusieurs années: trente-six ans et je ne fais que commencer à montrer ce que je fais, pense et ce que je ressens. Je suis une personne qui écrit beaucoup et très souvent, mais c'est mon stylo et ma main qui me dirigent, sans savoir ce que j'écris.

Comme vous pouvez le constater, je ne suis pas une personne qui a fait des études; mon niveau de scolarité est minime, mais ça ne m'empêche pas de penser et d'écrire quand même. C'est plus fort que moi, dans tout ce que je fais. Aussi, je m'excuse pour les accents. J'aimerais savoir ce que vous pensez à propos de ce que je vous ai écrit, vous qui êtes un grand de ce monde artistique et que j'apprécie beaucoup.

Merci de m'avoir lue.



«Nous sommes tous des artistes», dites-vous... non, vraiment... ou alors on fourre dans le mot toutes les balivernes, toutes les fadaises du monde. Si être artiste c'est avoir quelques talents, si c'est accorder des couleurs, des mots ou des notes, tout le monde est artiste. Et ce monde bancal craque d'artistes. Chaque jour on a sa nouvelle étoile, l'artiste de demain, la postérité façon marbre. Quelle fumisterie! L'artiste réduit à un progrès de détergent. Croyez-moi: il y a très peu d'artistes. Le mot s'est dévalué, il ne vaut pas trois sous, quelques centimes de rien du tout. Dans la chanson on pénètre à peine dans des salles qu'on est déjà dehors emportés par des courants d'airs, insupportés de voix asthéniques et de mots boiteux. L'artiste est d'ailleurs, il n'est pas enfoulé, un verre à la main dans des cocktails aberrants. Il est seul, à l'écart, inaccessible, un lierre qui ne se fera jamais maçon. La musique: il y a Bach et Beethoven, Lizst et Ravel, d'autres, on peut allonger la liste, mais pas trop. Avec eux on ne parle pas de talents, on parle de talent quand il n'y en a pas. L'artiste, le vrai, fait peur, il est l'effroi, le refus, l'exil et la marge. Moi, je suis un bas-fond inapproché. J'écris ma révolte avec des méthodes de couturière. J'écris mes songes, pour moi, rien que pour moi. Si on les lit c'est pour commencer et renforcer la décomposition.

Ciao Bella.

Léo