Anne-Laure
écrit à

   


Léo Ferré

     
   

Avec le temps...

    Cher Léo. C'est marrant, je t'écris et lorsque je lève la tête, je vois cette célèbre affiche de toi en présence de Jacques Brel et de Georges Brassens: les génies de la chanson française.

Je t'écris à propos d'une célèbre chanson «Avec le temps» que je trouve sublime et chargée d'émotions, comme on n'a pas souvent l'occasion d'entendre. Cependant, je ne suis pas trop d'accord avec toi. Penses-tu réellement que tout s'évanouit au fur et à mesure que le temps passe? C'est assez négatif comme vision des choses!

Je t'embrasse Léo.

Anne-Laure

Salut Anne-Laure,

Elle me colle aux semelles, cette chanson. À me sortir aussi par les yeux, ma voix épuisée. Vous la trouvez « sublime et chargée d’émotions ». N’allez pas trop loin. Ne me secouez pas, je suis rempli de larmes. Et le mot n’est pas de moi.

Vous savez, je n’ai pas sur cette chanson le même regard. Et puis, ce n’est pas une chanson. C’est l’histoire d’un bout de vie, une chose vécue, mal vécue. Je l’ai écrite en deux heures. En 68 ou en 69, je ne sais plus. Mais avec ces deux heures, il y avait cinquante- trois ans dans les flancs. Ça a fait un tube! Un malentendu. C’était un cœur qui chavirait, qui essayait de se raccrocher. Avec les mots des pauvres gens. Avec les mots de tous les gens. Avec le temps, douloureusement.

Fallait-il des mots? Écoutez ma musique. Trois notes que j’égrène et que je répète. Sans les jouer ensemble. Il n’y a pas d’accord. Normal, avec ce que je raconte. Il n’y avait pas d’accord possible avec cette… Juste des arpèges qui descendent vers le tragique. Ma musique dit où va la chanson. Et la nave va…

Vous trouvez ma vision des choses négative? Je ne sais pas. Négative? Le mot ne va pas. Je ne sais pas ce que ça veut dire. Dans une première version, je terminais par: « Avec le temps… on n’en peut plus ». Pas mal. Mais ça mettait la chanson de travers. Ce n’était pas une chute, juste une pirouette, une dégringolade. De la poésie en solde. « Avec le temps… on n’aime plus », ça fait la chanson. Ça termine sur une note juste. Sur la note juste, sur la vie en vrai. Mais si ça ne va pas, on peut tout changer. J’ai entendu une version qui se termine par: « Avec le temps… on aime plus », avec plein de « s ». Vous voyez, vous faites ce que vous voulez avec votre temps. Tout s’évanouit ou tout s’incruste. Rayez l’intrus!

Quand je la chantais sur scène, c’était difficile. Souvent, ça ne passait pas. Alors, je grimaçais, je gesticulais. Je la massacrais même. Et puis, en 90, un soir au Déjazet, j’ai eu besoin d’un arrêt sur image. J’avais envie qu’on ne bouge plus derrière cette chanson. J’ai demandé, alors qu’elle terminait le concert, de ne pas applaudir à la fin. Un truc terrible. Le silence qui s’installe avec le temps, bras dessus, bras dessous. Et nous –les spectateurs, moi– le bec dans l’eau, la mort en répétition.

Allez, Anne-Laure, je m’évanouis, je m’évade.
Merci de tes mots.
Nous ne nous verrons plus sur terre.
Je t’embrasse.

Léo