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Albert Einstein

     
   

Quelques questions en proie aux doutes

    Bonjour,

N'avez-vous pas, au fond, honteusement volé et génialement développé les idées du physicien français Henri Poincaré, qui au vu de ses écrits, avait bien avant vous mis en place la théorie de la relativité restreinte? Si le ton de cette question ne vous a pas froissé, pouvez-vous m'expliquer SVP, M. Poincaré n'étant pas sur ce forum, en quoi la formule (mc²)/Sqrt (1- v²/c²), obtenu par transformation de Lorentz du (temps impropre)/ temps propre) prouve que la vitesse la plus grande est la vitesse de la lumière? En effet, il suffit de remplacer c par 2c pour empêcher la fonction de tendre vers l'infini. La vitesse de la lumière comme plus grande valeur possible n'est donc qu'un simple postulat? Ensuite, quand on regarde les formules d'invariance du style ds²=cdt²-dx², peut-on faire le rapprochement avec le produit scalaire des espaces vectoriels euclidiens? Vu de cette hauteur, il semble que la dite transformation n’est qu'une rotation dans un espace vectoriel de dimension 2. Sinon un ami m'a parlé de la théorie des groupes, je la connais bien mais n'arrive pas bien à discerner son rôle dans la preuve de la transformation de Lorentz Pour finir, ayant fini de lire Kant, comment la science a-t-elle pu se poser en nouvelle religion en ce 21ème siècle? En effet, la physique, basée sur l'expérience, n'est que la résultante de nos sens. Et donc de notre interprétation du réel. De ce fait, il nous est impossible de comprendre le monde dans son essence mais tout au plus à travers des schémas plus ou moins déterministes. Et si le «monde» était complètement différent de la conceptualisation que renvoie notre cerveau? La science a tué dieu, pour reprendre le terme de l'un de vos prestigieux colocataires foromistique, mais n'a su le remplacer. Nous laissant au milieu de nos incertitudes intellectuelles, bien seuls. Veuillez, SVP, excuser une telle «batterie» de questions. Je ne suis qu'un étudiant en licence de maths en plein doute sur le fondement de son enseignement, ses certitudes envolées en éclats par un simple opuscule philosophique.

Je ne pouvais pas imaginer la vie emplie d'un tel vertige.

Merci par avance de me faire part vos différents points de vue détaillés sur chacune de ces interrogations, si votre temps vous le permet.

Amicalement
Christophe
 

Bonjour Christophe,

J'ai pris quelque temps avant de répondre à votre lettre parce qu'effectivement, le ton de votre question m'a un peu froissé. Combien de fois ai-je entendu que j'ai volé Poincaré, cela ne se dénombre même plus. Et quand je vois que ces remarques ont encore effet à votre époque, cela me rend très triste. Heureusement, vous arrosez vos accusations d'un compliment, mais je dois avouer que le mal est fait. Je n'ai jamais volé Poincaré. L'an dernier, à l'occasion d'une célébration du cinquantenaire de la relativité restreinte, alors que je ne pouvais m'y rendre, j'ai mentionné que j'espérais qu'on allait prendre soin d'honorer comme il convient les mérites de Lorentz et de Poincaré. En 1905, j'étais physicien, Poincaré était mathématicien. Je suppose que lui comme moi étions préoccupés par les grandes questions scientifiques de l'époque. Depuis Lorentz, un certain courant de relativité circulait dans les milieux scientifiques. Je n'ai jamais éprouvé de sentiment de concurrence avec qui que ce soit, que ce soit Poincaré ou Bohr, quand venait le temps de confronter relativité et mécanique quantique. J'élabore des théories, et je tente au mieux de les expliquer et de les défendre. Si un seul me donne tort, eh bien, j'aurai tort, c'est tout, mais il devra le prouver. Les théories scientifiques arrivent rarement seules, sans précurseur. Même Newton s'est basé sur des précurseurs, et eux, sur les Grecs. Galilée a parlé de relativité. L'échafaudage scientifique est un assemblage et une succession de succès et d'échecs issus de travaux de chercheurs qui ont dévoué leur vie à la compréhension de l'univers qui nous entoure. La relativité restreinte s'inscrit dans ce schéma. D'ailleurs, la relativité restreinte n'a fait qu'exposer un peu plus en détail des concepts déjà connus dans les travaux de Lorentz réalisés en 1895. Et puis, dès le départ, j'ai rejeté le concept d'éther, ce qu'a maintenu Poincaré jusqu'à sa mort. Poincaré qualifiait les temps et les espaces mesurés par les observateurs en mouvements apparents, bien que le principe de relativité interdise toute différence mesurable entre le repère de l'éther et le repère en mouvement. Il est vrai que Poincaré et moi avons travaillé aux mêmes concepts en même temps, mais pour mener la théorie à terme, il y avait un pas conceptuel à franchir, et c'est moi qui l'ai franchi. Tout cela dit, l'enjeu de la paternité de la théorie n'a jamais eu d'importance considérable, pour moi, comme pour lui, je crois. Nous n'avons jamais cherché à revendiquer les concepts ou les formules de la théorie. Comme je vous l'ai dit, nous ne faisions que travailler sur les grands problèmes de l'époque.

Pour le reste, oui, les transformations de Lorentz peuvent être vues comme des rotations dans l'espace-temps, amenant les principes «apparents» d'augmentation de la masse avec la vitesse, et autres effets relativistes.

Ensuite, on ne peut pas, comme vous dites, simplement remplacer c par 2c.
La lumière comme vitesse limite, ça découle des transformations de Lorentz en relativité restreinte. Leur forme interdit une vitesse supérieure à celle de la lumière. «c» n'est pas qu'un simple postulat. On peut retrouver c grâce aux équations de Maxwell, au moyen de la valeur de la perméabilité et de la permittivité du vide.

est la perméabilité du vide

est la permittivité du vide

Quant à votre débat philosophique, la science a peut-être tué «certains» dieux, mais elle n'a assurément pas tué le Vieux.

Albert Einstein