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écrit à
Albert Einstein
Albert Einstein


Les poissons


   

Cher Monsieur Einstein,

L'énigme du poisson est, à mon sens, l'énigme du siècle. Je la crois unique. Celle-ci comporte, non pas un, mais bien plusieurs pièges. Le seul fait de la «résoudre» vous lance d'ores et déjà sur une nouvelle piste... Magnifiques pièges que les vôtres. Magnifiques ...

Sans doute, vous me le confirmerez peut-être, cette énigme a-t-elle commencée tout à fait comme votre énigme du chauffeur d'autobus (Oui, je sais, la vôtre portait sur un toute autre itinéraire pour l'autobus en question). Cette dernière a cependant une réponse ignoblement simple: le problème nous pousse à admettre que l'âge du chauffeur est exactement le même que celui de tous ceux et celles qui tentent de résoudre l'énigme, ce qui, à vue de nez, semble tout à fait impossible. Je dois admettre que là, à la lecture de cette énigme, je ne vous ai guère reconnu: c'est ignoblement facile ... (Je sais, pléonasme que ceci, mais enfin, pardonnez-moi, je vous en prie). Mais cette énigme reste une belle attrape... Il suffit simplement d'y penser et de mettre le doigt sur LA donnée qui fait foi de tout. LA donnée ...  LE rêve de tout chercheur-re ...

L'énigme du poisson est beaucoup plus subtile, elle. En fait, elle est sublime, pas évidente, mais pourtant non moins éminemment simple, surtout bien sûr pour un chercheur hors du commun. Non pas que MOI j'en sois un, que le Seigneur me garde d'une telle pensée, mais avec beaucoup de travail et deux sesterces de jugeotte (vous me pardonnerez mes gauloiserie, n'est-ce pas?), j'ai quand même trouvé LA seule et unique solution. Car il n'y en a qu'une, comme il se doit!

Je dois admettre que, personnellement, je l'ai cherchée comme un diable, ce qui nul doute, enchantera votre oeil malicieux et enhardira votre sourire en coin. Je n'ai eu la puce à l'oreille que lorsque je me suis rendu compte que moi, j'en étais à la troisième solution probable, chacune semblant parfaitement répondre aux données du problème et chacune donnant le propriétaire des poissons comme étant... chaque fois une personne différente!

De vous, je me serais attendu à ce que chaque solution DIFFÉRENTE donne néanmoins le MÊME propriétaire chaque fois. J'avais bel et bien trois solutions, mais diable, trois propriétaires différents à chaque fois. Je me suis bien sûr imaginé avoir commis une erreur quelque part, la même à chaque fois. Je me trouvai donc dans un cul-de-sac terrible, rongé par cette erreur que je ne parvenais pas à encercler.

Mais que diable, pourquoi donc aviez-vous imaginé trois solutions logiques me questionnais-je? Y en avait-il une quatrième? Cette question m'a hanté tant et tant, tant et tant ... Vous pouvez très certainement vous en enorgueillir et vous en flatter l'égo (quoique  je vous en crois totalement dépouvu). Vous avez certes poussé l'élève que je suis dans ses plus profonds retranchements, comme il se doit... Vous m'avez fait chercher minutieusement, remettant sur ma table mes résultats, et comparant moult fois chaque solution pour en dégager LA perle, LA donnée significative qui me permettrait d'enfin trouver LA seule et unique réponse que vous aviez si brillamment conçue.

Diable que j'y ai mis le temps, à mon grand dam, dois-je avouer. Comme j'aurais aimé vous dire: «... mais je vous ai solutionné ça en moins de deux là...».  Vous voyez le genre, disons style «élémentaire mon cher Watson». Mais non, tel ne fut pas le cas.

Je me suis épivardé dans tous les sens, comme il se doit bien sûr, comme tout bon chercheur, creusant chaque donnée, en questionnant et sa pertinence et son sens, qu'il soit mathématique, linguistique et même métaphorique, et de surplus, fomentant de machiaviéliques significations, savamment cachées par nul autre que vous, et soupesant toutes et chacune de mes trouvailles.

Bref, VOUS M'AVEZ FAIT SUER!

Mais au même moment, quelle leçon que celle-là. Je vous remercie de cette magnifique énigme. Elle m'a montré l'humilité dont tous et toutes doivent faire preuve devant le concept même de recherche: tout soupçonner, tout remettre en question, tout repeser, tout soupeser, ne jamais nier l'évidence, non sans la soupçonner de la plus perfide magie illusoire. J'ai cru avoir trouvé, par logique bien sûr, comme tout le monde, et là, je me suis cru parfait... J'avais trouvé. J'ai mis quelque temps avant d'entendre la petite sonnette dans ma tête, celle qui me disait non, non, mon vieux, trop facile, vraiment trop facile ... Et je m'y suis remis. Merci de cette leçon cher ami. Merci grandement.

Bien sûr, à ceux et celles qui ont l'indiscrétion de lire par dessus votre épaule en ce moment même, je ne vais tout de même pas dévoiler votre secret, comme ça là, tout de go.

Nous allons laissé mijoter la sauce quelque peu non? Alors, à vous tous et toutes qui croyez avoir déjoué le Maître, retournez à votre cuisine, à vos fourneaux, à votre table de travail, à vos crayons... Retournez-y et fomentez-y l'impossible car, si à l'impossible nul n'est tenu, l'impossible reste tout de même possible à qui a la pertinence de questionner l'évidence ...

N'était-ce point l'évidence que la Terre fut plate? Telle était bien sûr l'évidence... L'oeuf de Christophe-Colomb quoi!

vieil_adage


Cher ami,

Je vous remercie très sincèrement pour tous les compliments que vous dites au sujet de mon énigme des poissons. Et félicitations. Vous faites partie des 2% de la population qui peuvent la réussir. Cependant, vous mentionnez avoir trouvé trois solutions. J'en suis fort surpris, car cette énigme est reconnue que pour n'avoir qu'une seule solution. Une deuxième solution peut être trouvée si on étend l'interprétation de l'indice «La maison verte est située à gauche de la maison blanche» au fait qu'il n'est dit nulle part qu'elles ont besoin d'être voisines.

Quant à l'énigme du conducteur, dont vous parlez dans votre message, voyez cela comme une simple farce que je voulais faire à un intervenant qui me parlait de l'énigme des poissons. Je voulais lui poser une seconde énigme inventée sur le champ, et celle du conducteur m'est venue.

Albert Einstein



Cher Maître,

Vous me subjuguez. Étendre l'interprétation? En tout chercheur, tout honneur, ne le doit-on pas justement?
N'êtes-vous pas à tenter mes doutes? À attenter à ma rigueur? N'êtes-vous pas à mettre à l'épreuve mes certitudes ici, là, et partout à la fois? Ne doit-on examiner TOUTES les possibilités? La question magistrale n'étant-elle point: «Toutes, dites-vous ...?» Et la réponse ne se devant-elle point être: «Oui, Maître, toutes...»

La langue, ou plutôt son interprétation, est une science hautement inexacte, convenez-en. Que l'on en prenne pour preuve les interminables palabres des avocats, parlementaires et autres, passés maîtres, tous autant qu'ils sont, en la matière, avouons-le bien. Tenter de situer correctement cette maison verte, selon le libellé fourni, en en diminuant la possibilité à immédiatement à gauche, plutôt qu'à gauche qui effectivement orne le postulat, tenter, dis-je donc, n'a été pour moi qu'une première option, et non pas une finalité en soit. Encore me fallait-il en examiner les autres possibilités. Premier piège du Maître, me suis-je dit, après mûre réflexion. Premier piège pour dégourdir les élèves, par trop habitués à la facilité et à l'oisiveté... Il me fallait continuer. Vous me comprenez, n'est-ce pas?

Que vous essayiez, ici, de me convaincre que la seconde solution n'est qu'un à coté, une annexe, me rend pantois et perplexe. Du coup, vous me poussez à reviser là l'énigme... Vous me voyez confus et quelque peu atterré, cher Maître. 

Vous m'excuserez, je dois ici interrompre. Certaines préoccupations m'appellent. Je vous reviens bientôt.

Un élève parmi tant d'autres...

vieil_adage



Cher ami,

Je vois, ou plutôt je sens, par vos propos étudiés, que vous explorez plus d'une dimension dans cette affaire. J'en déduis que vous auriez eu toute l'ouverture d'esprit nécessaire à un chercheur en physique théorique. Allez, ne tergiversons plus, je vous prie. Vous avez entrevu d'autres voies, je le sais, et vous savez que je le sais. Laissez-moi alors le plaisir de vous entraîner le long de ces chemins tortueux de la sémantique, alors que différentes solutions peuvent être déterminées selon la géométrie utilisée. J'ai dit, redit, et je le répète, que pas plus de deux pour cent de la population peuvent réussir cette énigme. Et parmi ceux qui en trouveront «la» solution, certains se poseront la question du voisinage entre la maison blanche et la maison verte. Par extension de l'indice, une deuxième solution devient possible. Cela, dans la mesure où pratiquement tous les gens ne se poseront même pas la question de la représentation géométrique des maisons. Voilà, c'est dit, et j'en suis fort soulagé je dois vous l'admettre. Pour 9 999 personnes sur 10 000, il ne fait aucun doute que les maisons sont disposées le long d'un axe horizontal gauche droite. Pour s'aider, les gens imagineront volontiers, ou dessineront, une rue, le long de laquelle ils disposeront ou découperont des petits carrés représentant les maisons, toutes alignées du même côté de la rue. Ils n'essaieront pas d'imaginer une «autre» réalité, ils diront que c'est implicite à l'énigme, alors qu'en fait aucun indice n'oblige les maisons à être alignées le long d'un axe horizontal. Dans cet espace à une dimension, on ne peut en effet trouver qu'une solution (plus une deuxième sur la définition de «à gauche»). Je constate que vous êtes «la» personne sur dix mille qui aura envisagé d'autres représentations qu'une rue. Ainsi, imaginons un rond point, autour duquel sont disposées les maisons. Rien ne l'interdit. L'espace n'est plus borné. La notion de «à gauche» n'existe plus, parce que toutes les maisons ont un voisin à gauche. L'espace de représentation devient un espace à deux dimensions. Dans ce cas de figure, il y a encore une solution unique. Et ensuite? Ensuite, toujours en respectant les énoncés de l'énigme, pourquoi ne pas imaginer les maisons dans un espace géométrique à trois dimensions, ou même, dans un univers géométrique non euclidien? Dès lors, d'un simple jeu réalisable au moyen de ciseaux et de papier, la résolution devient une expérience de pensée totalement abstraite, et le nombre de solutions possibles dépend alors de la géométrie utilisée.

Bravo, Vieil Adage! Vous dépassez mes attentes.

Albert Einstein



Cher Monsieur Einstein,

Vous me flattez ... Je vous en remercie avec reconnaissance et je m'en sens très honoré. Néanmoins, j'ai bien peur de n'avoir en physique théorique ni l'ouverture ni le talent que vous me prêtez. En lisant vos lignes, je n'ai que trop senti cette «bouffée» chaude de fierté me monter à la tête pour que, une fois froide, je redescende sur terre raisonnablement.

Ne croyez pas que je me diminue, mais un certain réalisme permet de replacer certaines choses et ainsi, de retarder une certaine enflure de l'esprit propre à vous le faire perdre ignoblement. Permettez-moi ici, je vous en prie, une pointe féroce envers ces Maîtres du Monde dont la propension aux conquêtes guerrières n'a d'égal que leur assurance d'en être, justement, les Maîtres du Monde, et par son conséquent diabolique, d'en posséder l'unique et seule vérité.

Pardonnez-moi cet écart. Ceci écrit, vous me permettrez, s'il vous en convient, de vous avouer que, si la géométrie spatiale nous ouvrait effectivement une nuée de possibilités, je me suis circoncrit aux deux dimensions, oserais-je dire usuelles, n'ayant confronté le reste de la géométrie qu'avec les flancs des montagnes grecques aux bords de grèves idylliques, possibilités que j'ai écartées du revers de la main, non sans regret.

J'ai mis le raisonnable à contribution et j'ai ourdi que vous ne vouliez «raisonnablement» pas, j'oserais ici le terme perdre, comme dans perdre votre classe, en dépassant ce qui pouvait être raisonnablement attendu d'une classe d'élèves encore ignorante de la physique quantique, de l'espace-temps et même de l'espace galactique en tant que théorie habitable, voire habitée.

Or donc,  j'ai pensé que votre but était moins de faire étalage de votre savoir en placardant votre tableau noir de possibilités, ce que vous auriez tout à fait pu faire sans d'immenses efforts, convenons-en, que de faire profiter vos élèves d'une recherche à la fois riche et non moins simple, doublée d'une petite leçon que j'estimerais, disons, de base.

Avoir trouvé aussi facilement quelques possibilités m'a poussé à réfléchir sur le sens profond de ce fait. Je ne pouvais me résoudre à croire que vous n'y aviez pensé. Pour moi, il ne pouvait qu'y avoir un sens pédagogique certain à cette multiplicité. Il m'apparaissait que tout ceci ne pouvait qu'être génialement voulu, pensé.

Que voilà une belle entrée en matière de début d'année, ai-je gloussé intérieurement. Mais encore? Et bien donc, tout d'abord, qu'une seule réponse ne pouvait vraiment, mais aussi pédagogiquement se targuer d'être LA vraie réponse, et que toutes les autres, n'en ayant pas moins l'apparence de solutions correctes, ne servaient que d'exercices, que de jeu en somme, pour ces jeunes cerveaux pur sang n'attendant que le signal du départ. Multiplicité apparente donc de solutions, permettant justement d'en étudier les aléas et d'en soupeser les différents attributs, de s'amuser quoi. La plus simple, et idiote bien sûr, étant: si l'un des propriétaires remporte le plus souvent la mise sous plusieurs configuratons différentes, doit-il automatiquement être déclaré l'unique propriétaire du poisson? Et s'ils étaient deux en tête? Ne riez pas, j'y ai sérieusement pensé, à mon grand dam. Devait-on, par exemple, et bla bla bla, et bla bla bla.

L'on sait tous que c'est dans le feu de l'action que l'on trouve le plaisir et que sans plaisir, on en perd les élèves. Je ne doute donc pas que vos élèves y ont trouvé plaisir à souhait. 

Mais LA réponse, où se cache-t-elle donc? Je crois bien l'avoir trouvée. J'ai en poche quatre solutions bien portantes, dans un univers à deux dimensions bien sûr, solutions que je n'ai pas encore comparées entre elles. Qui sait quel lien génial vous avez concocté pour une cinquième solution? Disons qu'avant de vous soumettre ma réponse, je veux me pencher sur ces tableaux gagnants, au cas où quelque chose me viendrait à l'esprit en les méditant. N'ayez crainte, je ne vous ferai languir que fort peu.

J'affectionnerais tant être de ces 2%, que de rater la cible par un peu trop d'empressement me hante. Bref, vous allez me faire suer encore un peu... Croyez bien que ce sera néanmoins avec la joie et l'honneur d'avoir été, l'espace d'une énigme, votre élève.

Avec tous mes respects,

vieil_adage



Cher Monsieur,
 
Sachez que j'admire la persévérance dont vous faites preuve dans la résolution de ce problème. J'aimerais cependant vous rappeler de ne pas négliger vos proches ni votre travail à la recherche de nouvelles solutions. Ce problème n'a pour but que de vous divertir. 
 
Bonne chance, Monsieur,
 
Albert Einstein



Mais non, mais non... Croyez bien que je reste très proche de mes proches. D'ailleurs, je corresponds avec vous de chez ma fille. Moi, je ne suis pas pourvu du nécessaire pour ce faire. Alors, votre remarque est d'ailleurs fort à propos. Je ne suis pas prêt à conclure encore, n'ayant pu y consacrer le temps nécessaire à consolider ma pensée.

Mais j'ai bien lu quelques lettres de vous parmi celles affichées sur le monde, pour me familiariser et m'imprégner quelque peu. Je crois, une heure, tout au plus, deux. Mes filles et leurs galants se sont rivés au spectacle d'un jeu d'équipe très en vogue par les temps qui courrent.  Moi j'ai préféré venir lire.

Je ne prends pas plus de votre précieux temps. Je vous promets «ma réponse» dans un jour ou deux.

À bientôt cher professeur



Mon ami,
 
Prenez tout votre temps. J'attendrai le temps qu'il faudra. De toute manière, je suis extrêmement pris par mes recherches.
 
Albert Einstein



Bonjour Cher Monsieur Einstein,

Tout d'abord un merci tout particulier pour votre patience et votre indulgence. Et pour votre écoute, surtout pour votre écoute. Je n'ai senti de vous qu'encouragement et ouverture. Je ne crois pas me tromper en avançant que vous êtes un professeur hors du commun.

Maintenant,  l'heure a sonné pour moi... Je dois admettre d'emblée que je me suis lancé tête baissée dans une supposition assez gratuite au départ, soit celle où la maison verte ne pouvait être «juste» à gauche de la maison blanche. J'y ai vu là le premier piège à éviter.  Cette direction m'est venue tout naturellement, parce que les expressions «voisin de» et «à coté de» émettaient, pour moi, de toute évidence, une situation géographique dont la proximité ne pouvait qu'être directement à coté de et que, donc, par analogie inverse, le postulat de la maison verte à gauche de la maison blanche ne pouvait qu'être ailleurs que directement située à la gauche de la maison blanche... Je sais, je l’avoue, c’est simplet, mais je suis de ce naturel que l’évidence n’attire que fort peu. Malgré tout, je n’ai pas pensé tout de suite à une orientation circulaire des maisons…

Or donc,  je me suis retrouvé avec une grille de départ, soit le 5x5 classique, comme tout le monde, mais, et la différence est de taille, un 5x5 où seulement trois des éléments étaient clairement positionnées: le norvégien, la maison bleue, et le lait. Tout le reste par la suite était devenu un jeu d’échec de l'essai-erreur. Voilà le tableau. Or, je me suis retrouvé avec deux solutions presque par magie, suite à l’utilisation de quelques tableaux que j’abandonnais et reprenais au gré de ma logique échevelée.

Voyez plutôt: il y a peu de différences entre ces deux tableaux. La première surprise passée, un troisième tableau s’est avéré exact. Là, je me suis arrêté, et je me suis dit que ça n’allait pas du tout: j’avais trois tableaux et trois propriétaires différents. J’ai bien fait la maison verte juste à coté de la maison blanche, et bien qu’il semblait n’y avoir bel et bien qu’une seule configuration gagnante, il y avait maintenant deux tableaux gagnants pour l’Allemand… Y avait-il indice là? L’unique tableau gagnant me laissait totalement sur ma faim...  avec de bons élèves, ceux se retrouvant dans votre classe ne pouvant que l'être, on en avait pour vingt ou trente minutes à peine. C’était bien peu à offrir aux élèves comme entrée en matière.

Et les 98%? Et bien ceux-là n’avaient plus aucun sens me semblait-il. Alors, croire qu’une erreur de traduction justifiait d’emblée le tableau gagnant unique, non merci. Et la configuration circulaire? Que voilà là une belle image, prometteuse à souhait pour y entraîner des élèves en recherche de possibilités de plus en plus intéressantes. J’avais devant moi une petite énigme de rien du tout, toute simple, toute belle, avec de grandes possibilités et ce professeur que vous êtes aurait sacrifié tout cela?

Vous comprenez maintenant sans doute pourquoi VOUS M’AVEZ FAIT SUÉ? Il fallait qu’il y ait autre chose. La voici: après avoir faussement pensé qu’il n’y avait pas de première maison pour le Norvégien, j’ai réalisé qu’il suffisait de placer le Norvégien dans l’une d’entre elles pour que la première maison apparaisse et que, tout naturellement, le lait se retrouve dans la troisième maison, que l’on tourne d’un coté ou de l’autre du cercle.

Professeur, j’ai pensé qu’il n’y avait pas de première maison… Ahhh, voilà qui est bête. Et là, tout bêtement, pendant un moment d’arrêt où, me semblait-il, je ne pensais à rien en particulier, le poisson m’est apparu … comme ça là dans le cercle. Juste avant, il n’y avait pas de poisson… pas de poisson! Mais, il n’y a pas de poisson là; nulle part il n'est dit qu’il y a un poisson dans l’énigme, nulle part.

Et je me suis assis doucement presque. Vous savez, cette bouffée de chaleur qui vous monte là… Et bien elle est montée bonne et douce. J'avais une réponse unique.

Merci beaucoup, professeur. Ce fut un honneur pour moi.

Respectueusement,

vieil_adage



Cher ami,

Vous dites : Nulle part il est dit qu’il y a un poisson dans l’énigme. Dans l'énigme non, mais c'est tout de même la question: «Qui élève les poissons». Il y a donc des poissons dans une case.

Mais bravo pour ces beaux efforts.

Albert Einstein



Cher professeur,

Veuillez me pardonner cette très longue attente.

Vous me voyez désolé de la totale illisibilité de ce que je vous ai fait parvenir. Vous trouverez donc en pièce jointe les tableaux des quatre résultats dont je vous faisais part lors de mon dernier courriel. J'ouvre ici une parenthèse: j'aime bien ce nouveau mot francophile en lieu et place de ce e-mail, à point certes, je le reconnais fort bien, mais pas très français à mon goût! Peut-être que votre langue allemande s'en enorgueillit, elle aussi, d'un mot bien à elle. Et puis, j'aime bien aussi le mot ''faisais"…  Vous voyez, je suis un tantinet rebelle!

Et votre réponse? J'y ai mis quelque temps pour me l'approprier, si je puis dire. Vous savez fort bien mesurer l'effet d'une affirmation conditionnelle circonscrite en affirmation inconditionnelle. Quand même, le poisson est dans la question, et donc … Quelle évidence notoire! L'on n'ose la contester, et donc, première réaction de ma part: consternation. En lieu et place de me livrer cette réponse pieds et poings liés, vous me transposiez pleinement là où vous avez si allègrement conduit vos élèves autrefois! Enfin, ainsi va ma pensée …

En m'y laissant mener, aussi librement qu'il m'est possible de le faire, dans ce contexte de classe d'élèves doués comme celles que vous avez sans doute eu tant de plaisir à voir évoluer, en m'y laissant mener, dis-je donc, je ne peux que lire votre réponse ET voir votre oeil malicieux! J'aurais très certainement souhaité moi-même faire durer ce plaisir de la recherche aussi longtemps que possible, voire même la session d'étude entière s'il en eut été -quoique je ne croie pas en posséder ni le talent, ni certainement, le génie. Mais dites-moi, le fut-ce justement, mon cher professeur, possible? Vous m'en diriez que, oui, ce le fut en effet, que je n'en serais nullement surpris! mais un peu quand même, un tantinet tout de même…

Il m'apparaît que votre but en cette énigme n'était certes pas de mettre sous la dent de ces brillants élèves une équation simplette, décryptée en un petit quart d'heure, voire même en une petite demi-heure. Il fallait quelque chose de particulier, un principe inaliénable, mais proprement camouflé. Un camouflage parfait donc! Quel beau piège que le vôtre: l'énigme ne contient donc pas formellement de poisson. Absolument aucune des affirmations de l'énigme ne corrobore ni l'identité, ni l'existence même d'un poisson. Du point de vue stricte des données de l'énigme, il est tout simplement impossible ni de prouver, ni d'infirmer l'existence du poisson. Mais … et ce mais est de taille: il y a LA question … Et c'est en cela, précisément, que réside une partie du génie de cette énigme: LA QUESTION. Celle-ci, par la magie de l'humain, transforme une impossibilité strictement technique, et donc de forme pourrait-on dire, en une évidence humainement notoire, et donc de fond pourrait-on aussi dire. Aux yeux des élèves, et ici je présume, tout comme mes yeux d'ailleurs, cette énigme est pensée, voulue, et j'oserais dire même, génialement élaborée par nul autre qu'Albert Einstein lui-même. Une énigme propre à propulser de jeunes et prometteurs coursiers épiques de la recherche scientifique, ce que les élèves ne doutent en aucun moment d'être, à les propulser donc à la recherche, justement, de LA solution, celle que leur fait miroiter bien sûr … nul autre qu'Albert Einstein!

Trouver une solution en deux temps trois mouvements, voilà de quoi pavoiser, mais il y a l'autre, l'autre solution, celle qu'il est si difficile de faire ressortir du groupe, tellement le groupe d'élèves pavoise d'aise de se trouver dans le nec plus ultra des 2%! Croient-ils, bien évidemment… Mais bien sûr, Albert Einstein ne serait pas Albert Einstein si … Vous ne sauriez être vous sans …

Alors bien sûr, vous avez ferré votre poisson-élève, et si celui-ci ne se débat pas encore vraiment, vous savez ce qu'il faut dire pour lui soutirer cette solution, cette fameuse deuxième solution qui relancera tout le groupe. Ah, le génie que vous y avez mis à cette énigme, cher professeur… Obnubilant, je dirais!! La première surprise passée, quoi? se disent-ils. Une deuxième? Ah non alors, l'on ne nous la fera pas celle-là!! Il y a anguille sous roche. Et les voilà repartis!! De la vraie recherche quoi! De la recherche comme je l'aime, fébrile, motivante… De la recherche comme il se doit, vous dirais-je encore!

Or donc, la maison verte peut être la deuxième voisine de gauche de la blanche, voire la troisième et pourquoi pas, la quatrième? Mais ciel! que n'y ai-je pensé moi-même!! Et vlan! leçon première: le travail d'équipe. Quarante élèves isolés se seraient arrêtés, chacun croyant sa réponse être LA réponse. Mais les voilà plutôt tous repartis à la recherche de LA solution. Ah ces jeunes! Puis une troisième réponse se pointe, puis une quatrième …

Les tenants de la première réponse exacte, celle que je dirais la plus «naturelle», la plus évidente si l'on veut, celle de la maison verte située immédiatement à côté de la blanche, ceux-là voudront sans doute se réclamer de son exactitude. D'aucun voudront en limiter la portée, et clameront que les multiples traductions de l'allemand aux autres langues auront de toute évidence trahi son auteur, en laissant, justement, la porte ouverte à une interprétation ambiguë de la situation précise de la maison verte. Ils allègueront que seule la version «restreinte» confirme une solution unique, d'autant plus que Albert Einstein était la précision même, éliminant d'office l'idée même qu'une ambiguïté ait été souhaitée.

À première vue, tout cela se défend fort bien. Mais je ne suis pas de cette école. Je crois, au contraire, que l'énigme originale comportait cette ambiguïté de lieu, une ambiguïté pensée, voulue, et j'oserais dire même, génialement élaborée par nul autre qu'Albert Einstein lui-même. Je crois qu'ultimement, la leçon visée par cette énigme n'était pas moins l'ambiguïté de lieu que la complexité de la question elle-même.

Vous me permettrez, si vous voulez bien, cette affirmation: en recherche, l'on étale les faits, puis l'on se pose des questions, questions que l'on espère les plus pertinentes possible selon les avenues de recherche que l'on souhaite emprunter. Affirmer dans une question un fait non vérifié par les faits préalablement étalés, est, à mon sens, une erreur de forme grave de possibles conséquences. Je crois sincèrement que tel était le but ultime poursuivi par cette énigme: soulever le problème éternel des questions, leur porter une attention toute particulière: elles peuvent vous lancer sur des pistes dont l'origine ne repose sur aucune preuve tangible et donc, entièrement conditionnelles. La réponse étant automatiquement tributaire de cette condition. Évitez donc l'évidence comme la peste et vous éviterez de vous y échouer, aveuglés que vous serez par l'idée d'avoir la solution au bout des doigts. Faire et refaire donc, mille fois sur le métier remettre son ouvrage! Je suis donc de l'école de ceux et celles qui vous diront que l'unique réponse exacte est la suivante:

On ignore qui élève les poissons, puisqu'il n'y a aucune preuve de l'existence même des poissons.

Cette réponse ne souffre d'aucune condition quelle qu'elle soit. Elle est l'unique réponse qui puisse se targuer d'avoir la qualité de n'être pas conditionnelle. Toutes les autres réponses sont «conditionnellement» exactes selon les multiples conditions exprimées, vraisemblablement plausibles, mais néanmoins non moins conditionnelles. Et cette école, ma foi, ne forme, je crois, que 2% de qui vous savez. Cependant, les réponses inconditionnelles s'avèrent, le plus souvent, connues. Et de ce fait, totalement inintéressantes, d'un calme plat à mourir, sans aucune forme d'inventivité créatrice. Ce sont les réponses conditionnelles qui ouvrent la recherche, qui justifient la recherche, qui stimulent une équipe de recherche vers un but commun: LA réponse, celle à la fois inconditionnelle ET antérieurement inconnue!

Tout ceci, écrit avec tout le respect que je vous dois, cher professeur.

Je vous remercie de m'avoir soumis à tout cela. J'en ai pris un plaisir médusé, m'y surprenant moi-même. Voici les tableaux:

 

Maison verte "immédiatement" à gauche de la blanche (une solution seulement)
11 données fixes

               
jaune   bleue   rouge   verte   blanche
norvégien   danois   anglais   allemand   suédois
chats   chevaux   oiseaux   poissons   chiens
dunhill   rothmans   pall mall   marlboros   philips morris
eau   thé   lait   café   bière

               
 

Maison verte "à gauche" de la blanche (3 solutions) (3 données fixes)

 


               
verte   bleue   jaune   rouge   blanche
norvégien   allemand   suédois   anglais   danois
poissons   chats   chiens   chevaux   oiseaux
rothmans   marlboros   dunhill   philips morris   pall mall
café   eau   lait   bière   thé

               


               
verte   bleue   blanche   rouge   jaune
norvégien   allemand   suédois   anglais   danois
oiseaux   chats   chiens   chevaux   poissons
pall mall   marlboros   rothmans   philips morris   dunhill
café   eau   lait   bière   thé

               


               
verte   bleue   blanche   jaune   rouge
norvégien   allemand   suédois   danois   anglais
oiseaux   poissons   chiens   chats   chevaux
pall mall   marlboros   rothmans   dunhill   philips morris
café   eau   lait   thé   bière

               

Encore mille mercis!

Vieil adage



Cher monsieur,

J'ai éprouvé autant de plaisir à vous lire que vous à m'écrire et à travailler sur mon énigme. Je vous félicite encore pour votre acharnement à trouver les multiples solutions. Bien entendu, il n'y a pas de poisson dans les indices, mais comme la question est «Qui élève les poissons?», il faut bien supposer qu'aux chiens, chats, chevaux, et oiseaux, le cinquième animal de compagnie est un poisson. De toute manière tout cela est accessoire n'est-ce pas? Que le cinquième animal soit un poisson, un dromadaire ou un boa constrictor ne change rien au fait qu'il reste une case libre à remplir.

Effectivement, à l'Allemand qui élève seul les poissons dans le contexte «maisons voisines», s'ajoutent le Norvégien et le Danois lorsqu'on étend le concept de «à gauche de...». N'eût-il pas été éblouissant que dans ce contexte étendu de la définition, il eût été possible de trouver cinq solutions différentes? Comme tout cela aurait été intéressant! Ainsi, chacun pouvant élever les poissons dans cinq solutions différentes, la question même de «Qui élève les poissons?» deviendrait caduque; la réponse étant, tous. Mais pour le savoir il faudrait faire l'énigme. J'ai bien cherché, je l'avoue, mais je n'ai pas trouvé mieux que ces trois solutions.

Encore une fois, bravo!

Albert Einstein



Merci de m'avoir répondu, cher ami

(cela dit avec votre permission, bien sûr)

Vous avez certainement raison: il faut bien «supposer», autrement, tout s'arrête lamentablement... et personne ne s'amuse, bien évidemment. Une case vide... mais voyons! Nul n'est digne d'être chercheur si le vide gagne aussi facilement, non?

Dommage que la pensée du créateur de cette vénérable énigme ne nous aie pas rejoint avec certitude.  Mais reconnaissons que ceci vaut bien cela, cela étant que reste ouverte une belle porte à thèse, à qui voudra bien s'en saisir, bien sûr. Je suis un peu trop âgé pour cela, je vous l'avoue.

J'aime beaucoup votre perspective de solution «pour tous» cependant. Et je crois que celle-ci est effectivement possible dans un contexte maison en cercle où, grâce à la pointe de tarte (ciel qu'elle est adorable cette pointe de tarte) tous et chacun sont effectivement les voisins de tous et de chacun... Je n'ose imaginer le nombre de solutions là... (5 à la 5?)

Sauf, oh bénédiction, si un cercle central appartient à l'État (pour le bon vieux poteau électrique) et alors là, ça se corse agréablement... n'est-ce pas?

Mille mercis de vous être prêté(e) à cette discussion Vous m'avez fait grand plaisir. Et si le tout fut réciproque, alors là c'est le sublime. J'admire particulièrement votre patience envers moi. Votre ouverture.

Je vous salue bien bas. Respectueusement et humblement, il va sans dire.

vieil_adage



Cher ami,

N'ayez crainte, le plaisir fut réciproque. Je vous remercie d'avoir mis autant de travail et d'acharnement sur mon énigme. Maintenant, les règles de Dialogus étant ce qu'elles sont, je dois toujours faire en sorte de terminer la discussion. Autrement dit, tant que vous m'écrirez, je devrai répondre quelque chose. Sachez que pour ma part, je considère que nous avons fait le tour de la question, et pour moi, cet échange s'arrête ici.

Albert Einstein
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