Gérard Lison
écrit à

   


Albert Einstein

     
   

Big Crunch

    Cher professeur Einstein,

Tout d'abord pardonnez-moi la naïveté de mes questions, je n'ai pas eu l'occasion de faire des études avancées~; cependant quatre petites questions me trottent dans la tête et je souhaite que vous puissiez m'aider à y répondre.

1° Si j'embarque dans un vaisseau spatial qui se déplace à la vitesse de la lumière et atteint la fin des temps, l'époque de l'effondrement du Big Bang en Big Crunch, se pourrait-il que la ligne du temps s'inverse en suivant l'effondrement de l'univers sur lui-même et que je puisse regagner ainsi mon point de départ spatio-temporel? Enfin je ne suis pas sûr qu'il y aura un Big Crunch.

2° Dans un univers parallèle d'anti-matière le temps s'écoule-t-il du futur vers le passé?

3°Si Dieu existe et qu'il vous accueille dans son Paradis, avec qui voudriez vous vous y entretenir?

4°Pourquoi avez-vous tant d'estime pour ce Lénine et ses bolcheviks, lesquels ne sont somme toute qu'une bande de pillards et d'assassins qui en ce XXIème siècle sont tombés dans les oubliettes de l'Histoire? Vous vous êtes d'ailleurs installé aux USA et non en URSS pour garantir votre sécurité (votre haine des nazis et des tracasseries de monsieur Hoover vous obscurcirait-elle donc le jugement à ce point?)
 

Bonjour,

Je tiens tout d'abord à vous rassurer quant à la naïveté de vos questions. Je ne les ai trouvées nullement naïves, et chacune reflète un questionnement légitime.

Alors voici:

1) Votre question ne s'applique pas au sujet que vous abordez. Si vous vous déplacez dans un vaisseau spatial à la vitesse de la lumière, vous vous déplacez dans l'espace, et non dans le temps, ce que le gens confondent souvent. Ainsi, vous ne pourrez pas atteindre «la fin des temps». Et en effet, il n'est pas sûr qu'il y aura un Big Crunch, déjà que nous ne sommes pas sûrs qu'il y a eu un Big Bang, du moins, pour ce que j'en sais, en 1944.

2) Encore faut-il croire aux univers parallèles, et, encore, à l'anti-matière. Dans une histoire de science-fiction, je suppose que cela pourrait être possible.

3) Avec Newton, pour savoir ce qui l'a empêché de poursuivre son raisonnement. Remarquez, je poserais la même question à Galilée. Il était si près.

4) Ce que je respecte, c'est l'idéal socialiste. Je suis pour l'Homme, pas pour l'État. L'État ne fait qu'entraver l'Homme. La religion fait de même.

Albert Einstein
 


Cher professeur Einstein,

Pardonnez moi d'insister mais toujours dans le modèle «Big Crunch» un effondrement de l'univers sur lui même n'entraînerait il pas une inversion de l'évolution du temps et un «voyageur temporel» se déplaçant vers l'avenir «sans possibilité de retour» comme le veut votre théorie de la relativité ne pourrait il pas être ramené à son époque de départ par cette inversion temporelle?

J'ai entendu dire que le CERN ( un labo de recherche franco suisse) avait en 1978 créé des atomes d'anti-hydrogène ( ou d'anti-hélium) en minuscule quantité et l'anti-matière existe donc.

Enfin quelle différence peut il y avoir entre le socialisme et le léninisme ou entre une doctrine religieuse et une doctrine politique, les adhérents commettent les mêmes forfaits pour faire triompher leurs opinions dans un cas comme dans l'autre.

Lénine a supprimé l'Etat pour imposer un pouvoir socialiste pataugeant dans son propre sang, Staline a trucidé ses propres complices lors des Procès de Moscou ou plus discrètement (Trotski) et le socialisme a assassiné, selon certains spécialistes, dans les 150 millions d'être humains dans le monde et placé votre époque dans la guerre froide.

Enfin vous vivez en sécurité aux USA ( sauf les tracasseries de Hoover) grâce au fait que ce N'est PAS un pays socialiste alors que derrière les lignes «socialistes» des milliers d'intellectuels sont persécutés durement sinon tués pour leurs idées libérales ou même socialistes.
N'est ce pas là marquer une certaine forme d'ingratitude envers le pays où vous êtes réfugié?

Enfin pourquoi avoir défendu ces canailles de Rosenberg alors que leur trahison risque de réveiller les braises de l'antisémitisme américain?

J'espère que mes questions ne vous choqueront pas, et vous prie de croire en tout mon respect.
 


Vous me pardonnerez de ne pouvoir vous répondre plus à fond sur vos questions concernant ce que vous appelez «Big Crunch», mais comme je l'ai mentionné, à l'époque où je vis, c'est à dire en 1944, le terme «Big Bang» lui-même n'existe pas encore. Même si la théorie de la relativité générale prévoit que l'univers peut être né de cette façon, je ne suis toujours pas à l'aise avec cette idée. Il faudra que je m'y fasse, car il semble bien que les choses se sont passées ainsi. Mais quant aux effets d'inversion temporelle causée par l'inverse de ce Big Bang, vous en savez sans doute plus que moi.

Maintenant, en rapport avec le socialisme, voici ma position. Je n'ai jamais été enchanté par ce que j'ai pu connaître ou entendre de l'Union Soviétique, mais il me semble que le principe du gouvernement des peuples par eux-mêmes, le fait de travailler pour eux-mêmes, me semble plus propice à l'épanouissement individuel que celui de l'exploitation du grand nombre par une minorité. Voilà mon avis. Maintenant, si des hommes ont détourné cet idéal à d'autres fins, ce ne seraient pas les premiers. Si les intellectuels n'ont pas la liberté en Union Soviétique, ce n'est pas à cause du système, mais des hommes qui le dirigent.

Ensuite, le problème des Rosenberg, c'est qu'ils ont été littéralement récupérés par tous les partis communistes du monde entier, ce qui aurait dû sembler suspect étant donné l'antisémitisme à peine voilé du régime de l'URSS. Mais hélas, cela a plutôt semblé constituer une preuve à ceux qui n'étaient pas au fait des diverses combines dont sont capables ces gens-là. En tout cas, si les autorités du Parti avaient voulu que les Rosenberg finissent sur la chaise, ils ne s'y seraient pas pris autrement!

Pendant ce temps, les vrais coupables courent toujours...

J'ai toujours eu tendance à prendre la défense des individus victimes de l'État, ce qui m'a valu bien des reproches, notamment lorsque j'ai parlé en faveur de Sacco et Venzetti.

Albert Einstein


Je vous rassure pour ce qui est des Rosenberg, ils étaient coupables. Pour ce qui est des hommes qui dirigent le système socialiste, ne sont-ils pas le fruit de ce système et les bourreaux ne sont ils pas ceux qui obéissent stupidement aux ordres plutôt que ceux qui les donnent? Si Staline a pu faire assassiner des millions de soviétiques, il n'a pas pu le faire seul et l'idée d'un pouvoir complètement soumis aux caprices des hommes sans crainte d'un «créateur» et à des valeurs sacrées n'est il pas à la base du cynisme soviétique. Un jour des jeunes russes demandèrent à un commissaire politique soviétique ce qu'est le «Bien». Après un long moment d'indécision, ces commissaires politiques répondirent «Le Bien c'est faire ce qui est bon pour le Parti». N'est ce pas la porte ouverte à tous les abus et tous les crimes? Enfin depuis l'époque d'où je vous écris, le communisme n'est plus et la fédération de Russie remplace pour le meilleur et pour le pire l'ancien système. Je vous remercie de la sincérité de votre réponse et d'avoir consacré tant de votre précieux temps à me répondre.
 


Laissons les Rosenberg si vous voulez bien. Je n'ai jamais caché mon aversion totale pour le système soviétique actuel, actuel étant pour moi l'année 1944. Je suis pour l'idéal républicain et l'émancipation des hommes sur l'État. Je suis absolument contre tout système de contrôle des individus, qu'il soit religieux, politique, social ou économique. Le système idéal doit permettre aux gens de vivre en paix et en liberté. Le Bien, c'est de faire ce qui est Bien pour les gens.

Recevez mes plus sincères salutations.

Albert Einstein