Interview avec Marguerite Duras

 

     


       

 

       

 

       

Sinclair Dumontais

      Madame Duras, il y a chez vous une profonde passion pour l'écriture. Nul ne peut en douter. Mais dans cette passion, quelle est la part du devoir et de la mission à accomplir et celle du simple assouvissement de soi? En d'autres termes, croyez-vous que l'écriture qui a donné un sens à votre vie a le pouvoir de donner un sens à la vie?

 

       

 

       

Marguerite Duras

      Le devoir est un mot que je n'aime pas: il y a l'écriture et puis il y a la vie, avec ses horreurs, ses injustices. L'un et l'autre ne peuvent être liés qu'à condition de faire de la vie et de ses catastrophes une écriture. L'écriture des choses matérielles ne saurait être différente de celle envisagée pour la littérature. Écrire un roman, c'est écrire l'histoire d'un monde qui pourrait exister et je fais du monde une écriture courante, qui court et glisse, c'est la même écriture que pour raconter la vie de Lol par exemple. C'est pourquoi le mot devoir n'existe pas pour moi, il n'y a pas un devoir pour l'écrivain. Il n'y a que l'écriture qui pousse un homme, une femme à prendre position en regard du réel.

 

       

 

       

Sinclair Dumontais

      Écrire, c'est donc décider de prendre position, c'est faire le choix de raconter plutôt que de ne pas raconter, et donc décider qu'il faut raconter, non?

 

       

 

       

Marguerite Duras

      D'une certaine manière oui, mais raconter une histoire est souvent bien au-delà des choix, de la notion de choisir, on ne choisit pas d'être écrivain, ça arrive un jour, comme ça.

 

       

 

       

Sinclair Dumontais

      Et vous, c'est arrivé comment?

 

       

 

       

Marguerite Duras

      C'est très certainement la peur de l'enfance que je raconte dans l'Amant, cette peur de mon grand frère et la folie de ma mère qui m'ont fait écrire. La pétrification des sentiments face à la peur ou la force de l'autre, découvrir sous le visage calme de la mère un torrent, un volcan, ou pire, une absence, une glace gelée qui ne bouge plus mais vous fait hurler, crier de peur. L'écriture fut la seule chose à la hauteur de cette catastrophe d'enfant.

 

       

 

       

Sinclair Dumontais

      Vous avez écrit l'Amant pour exorciser, voire même neutraliser un malaise, une difficulté de vivre... Peut-on en dire autant de chacun de vos écrits? L'écriture est-elle donc aussi une manière de réussir à vivre?

 

       

 

       

Marguerite Duras

      Non, l'écriture n'est pas une manière de réussir à vire, c'est une manière de vivre, tout simplement. Tout le monde ne peut pas écrire et faire de la littérature, cette vie n'est pas pour tout le monde. Certains en meurent, justement. La littérature est plutôt une manière de mourir, un mourir à soi.

 

       

 

       

Sinclair Dumontais

      Comment en meurt-on? Et qu'est-ce qui reste après cette mort?

 

       

 

       

Marguerite Duras

      On en meurt à petit feu bien entendu, on en meurt comme moi d'avoir écrit, seulement écrit et beaucoup bu aussi. Boire, c'est avoir en soi la possession de la mort et décider de s'en servir ou non. Mais il ne faudrait pas faire la différence entre les romans avec ou sans alcool. Il n'y a pas de différence. Ce qui reste après cette mort, c'est un livre qu'on ne reconnaît plus, qui ne nous apprtient plus, qu'on peut relire avec bonheur ou horreur, mais surtout qui n'est plus le nôtre. Il nous quitte dès que le mot fin est dit, dès que le mot fin est pensé. Alors il n'est plus notre oeuvre, ce n'est plus ça. Ça appartient au lecteur, c'est à lui de trancher. On meurt d'être vide.

 

       

 

       

Sinclair Dumontais

      En écrivant le mot fin, vous livrez aussi votre oeuvre à la critique. Comment réagissez-vous devant cette critique?

 

       

 

       

Marguerite Duras

      Je me fiche un peu de la critique même si une certaine critique a dit de moi que j'avais écrit l'Amant pour sortir d'un club sélect, d'une littérature lisible seulement pour certains. Lorsque Lacan a trouvé dans Lol V. Stein l'application de certaines de ses théories, je suis restée dans l'ombre, je ne me suis pas dit: Ah Lacan pense que je suis géniale. Pas du tout. Je n'ai pas besoin de la critique pour savoir que je suis géniale. C'est sans doute l'épisode Christine Villemain et le petit Grégory qui a posé le malentendu entre la critique et moi: elle y a vu un sensationnalisme qui n'y était pas. Je suis allée à la rencontre de ce fait divers en femme tentant de comprendre comment on pouvait tuer son propre enfant. Peut-être parce que j'ai toujours senti que ma mère vivait dans la possibilité de nous tuer, mes frères et moi.

 

       

 

       

Sinclair Dumontais

      Une dernière question, si vous me permettez. À propos de votre rapport avec les hommes. On a beaucoup jasé à ce propos. Qu'est-ce qui est vrai et qu'est-ce qui est faux?

 

       

 

       

Marguerite Duras

      Si à une époque j'ai pu dire que tous les hommes sont des homosexuels, c'est sans doute parce que je vivais une histoire de passion avec un jeune homosexuel qui n'avait pas de désir pour moi. C'est vrai que cet homme, je l'ai aimé et qu'il m'a aimée. Mais les autres n'ont pas compris l'étrangeté de cette relation qui était pourtant si belle, si pleine, si entière. Tout est vrai sur moi et les hommes, même les choses fausses, elles sont vraies. Si les gens ont pensé des horreurs sur ma façon de me comporter avec les hommes de ma vie, alors c'est vrai. Parce que l'opinion des autres c'est aussi ce que nous sommes. Il y a eu Robert Antelme que j'ai attendu nuit et jour, que j'ai guetté revenant des camps, et ça, personne ne peut l'oublier ni le nier. Je ne pouvais plus l'aimer après son retour... je dois vous renvoyer à la Douleur pour comprendre ça. Ensuite il y a eu Dyonis Mascolo qui m'a donné un enfant, mon enfant, Jean, qui est ma lumière, le seul véritable homme de ma vie.