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          Dialogus

René
écrit à

Alexandre Dumas


Que pensez-vous de George Sand?


   

Bonjour cher monsieur Dumas,

Nous avons déjà échangé sur le sujet «Mémoires d'un médecin».

Je voudrais vous demander ce que vous pensez de George Sand, que vous avez surnommée, si je ne m'abuse, dans une lettre que vous lui avez adressée, «Notre Dame de Nohant».

On sait, en vous lisant, quels sont ou ont été vos grands amis. Est-ce le cas de madame Aurore Dupin? Quels sont vos sentiments d'auteur à auteur envers elle?


Votre fidèle lecteur,

René


Mon cher,

Voilà la énième fois que je vous ai fait attendre, et voilà la énième fois que vous témoignez votre sympathie à une œuvre qui, sans des lecteurs comme vous, fût restée dans les cartons des libraires. Du reste, je suis sûr qu’il vous suffira, pour pardonner ce que vous eussiez pu prendre pour un acte d’impolitesse, de savoir que ces semaines avaient été consacrées à la visite de quelques grands hommes que les malheurs de la France ont éloignés de la mère patrie mais que le bonheur, comme pour donner raison au proverbe affirmant «à quelque chose malheur est bon», a encore rapproché de mon cœur.

Quant à George Sand, mon cher, par ma foi! Je vous préviens que vous êtes curieux. Mais je vous satisferai quand même. Au premier bruit que fit George dans le monde, je demandai à lui être présenté; je sollicitai l’honneur de baiser la main sacrée qui venait de frapper un si grand coup. Mais l’impératrice, après avoir témoigné quelque préférence à ma personne aux dépens d’autres et émis le souhait que je parusse à sa cour, se dédit aussitôt ; et je fus disgracié avant même d’être entré en grâce. Dès cette époque, c’est-à-dire en 1833, ma relation avec l’auteur d’Indiana fut placée sous le signe de l’inimitié.

À la représentation de Don Juan el Marrana, ce qui eut lieu trois ans plus tard, je reçus un billet de l’artiste dans lequel il me conjura de bien vouloir lui trouver une loge, deux places tout au moins, n’ayant pas réussi à s’en faire procurer autrement. Vous remarquerez sans doute que j’emploie tantôt le masculin, tantôt le féminin, pour parler de George; c’est que je ne parviens pas à l’enfermer dans une borne sexuelle quelconque, elle réunit avec une telle parité les qualités de l’un et de l’autre sexe que cela eût été la réduire que de la classer. Je l’ai dit ailleurs, George est un génie hermaphrodite, qui réunit la vigueur de l'homme à la grâce de la femme et qui, pareille au sphinx antique, vivante et mystérieuse énigme, s'accroupit aux extrêmes limites de l'art avec un visage de femme, des griffes de lion, des ailes d'aigle... Mais revenons à ce billet. Il avait commencé par y préciser qu’elle savait que je ne l’aimais pas, reconnaissant franchement qu’elle me le rendait bien depuis un fameux tour que j’avais eu le plaisir de jouer à l’un de ses favoris... En réalité, mes sentiments à son égard étaient un peu plus partagés que ce qu’elle croyait et que ceux qu’elle éprouvait. Au fil du temps, notre amour pour l’art et notre honnêteté artistique supplantant nos querelles personnelles, nous finîmes par confesser une réelle admiration l’un pour l’autre; elle me dédicaça son «Molière» en des termes qui eussent pu donner de l’orgueil à Homère, le plus grand des poètes, et à mademoiselle Mars, la plus orgueilleuse des comédiennes. George est la mère de mon fils, et c’est à peine si elle me laisse en être le père!

En somme, mon cher, qu’il vous suffise de savoir que mes relations avec George, si elles ne sont pas toujours aussi régulières que celles que j’entretiens avec Hugo, sont du moins très intenses et très sincères.

Espérant que ces petites digressions, pourtant très complètes si vous prenez la peine de lire entre les lignes, espérant, disais-je, qu’elles seront assez éloquentes pour m’obtenir un pardon que mes récidives en matière de lenteur pourraient bien avoir définitivement épuisé, je vous prie de croire, mon cher, que je suis et serai toujours,


Votre très humble et très affectionné,

Alex. Dumas


Mon cher Monsieur Dumas,

Oui, je suis curieux, mais d'une curiosité saine, par «soif» d'apprendre. Je ne poserai jamais de question d'une curiosité malsaine, par exemple celle qui tend à s'introduire dans la vie privée des gens; je trouve ça fort déplacé et grossier.

Je vous remercie d'avoir éclairé ma lanterne quant à votre sentiment sur George Sand. Pour être honnête, je n'ai encore rien lu d'elle, si ce n'est sa biographie. Peut-être m'y mettrai-je un jour, mais je veux d'abord lire le plus possible ce que vous avez écrit. Votre œuvre est tellement vaste que je n'ai pas encore terminé de vous «découvrir».

Et puis, le XIXe siècle a été si fécond, en matière de très grands écrivains qu'on a le choix et on ne pourra jamais les lire tous en une seule vie. Cette époque est ma préférée car, à quelques exceptions près, la seconde moitié du XXe siècle a vu le déclin de la bonne littérature et le XXIe n'a plus rien de bon; tout ne tourne plus qu'autour du sexe et de la violence. C'est l'époque qui veut ça car le monde est comme ça maintenant...

Certes, le XXe siècle a vu des inventions extraordinaires, la médecine a considérablement évolué et certaines maladies ont disparu. L'homme est allé sur la lune, etc. mais la science n'a pas créé que du bien; elle a inventé des armes terrifiantes, capables de tuer des centaines de milliers de personnes avec une seule bombe! Les mœurs ont bien régressé, la vulgarité domine le monde, les hommes et les femmes ne savent plus ce que signifie l'élégance. Lorsque je regarde des photographies du XIXe siècle et début du XXe, tout le monde savait se vêtir avec élégance mais tout cela n'est plus que nostalgie pour les plus anciens. Le XXe siècle a connu deux guerres mondiales, le XXIe est celui du terrorisme.

L'amitié véritable est un trésor tant elle est devenue rare.

Ah! j'aurais aimé vivre à votre époque, même si la vie d'un simple ouvrier comme moi devait être bien pénible, pour lui et les siens.

Voilà pourquoi j'aime vous lire, vous avez le don de me faire rêver, de me faire un peu oublier cette maudite époque où je vis et je vous en remercie encore une fois.

Votre toujours admirateur,

René


Mon cher,

En vérité, je suis fier et heureux si j’ai pu vous procurer quelque plaisir. Notre mission, à nous poètes, c’est bien cela: apporter du plaisir et aider nos lecteurs à dépasser leur propre condition. Les hommes du XIXe ont leurs défauts, leurs angoisses, leurs fléaux. Et à lire la description que vous m’avez donnée des avancées de la médecine dans votre siècle, je me réjouis que l’humanité ait enfin raison de certains fléaux qui ont tant accablé mon siècle, tel le choléra. Mais hélas, Monsieur, chaque époque apporte avec elle son lot de détresse et d’allégresse. Les sujets de la peine et de la joie des hommes se transforment au gré du temps et nos exigences évoluent plus vite que nos limites. De telle sorte que, pareil à un homme qui grossirait sitôt qu’il trouve enfin une chemise dans laquelle il parvient à entrer et en fait sauter les boutons dès qu’il réussit à les attacher, chacune de nos solutions est au fondement même d’un nouveau problème. Le bonheur des hommes du XVIIe siècle était de voir le roi monté à cheval, celui des hommes de la fin du XVIIIe fut de le voir monter à l’échafaud.

Partant, nous avons tous, deux devoirs envers nous-mêmes et envers l’humanité, ce à quelque époque que nous vivions. Le premier est de nous battre pour rectifier et nettoyer le terrain de la civilisation, pour faire en sorte que ses fruits soient de meilleur goût; le second est de reconnaître, d’accepter que parfois nous n’y pouvons rien. Aussi à défaut de pouvoir quelque chose pour améliorer votre société, mon cher, tâchez au moins d’y être heureux. Lisez-moi, lisez Sand!

Mais croyez surtout en la gratitude et la reconnaissance de votre éternel obligé,

Alex. Dumas


Cher Monsieur Dumas,

Il y a peu, j'ai trouvé une nouvelle édition des «Mohicans de Paris» en deux tomes. Je connaissais évidemment l'existence de votre roman mais je n'avais pas encore eu l'occasion de le lire entièrement.

Ah Monsieur! Je m'étais montré impressionné et ravi d'avoir lu «Les mémoires d'un médecin», les mousquetaires, «vingt ans après»' etc. mais aujourd'hui je me dis que quand on n'a pas lu «Les Mohicans», on ne connait pas encore bien Dumas!

Quel travail colossal, quelle beauté, que de personnages si différents et attachants; me concernant, c'est la plus belle chose que j'ai lue et il y aurait eu mille pages de plus que j'en aurais été on ne peut plus heureux. Vous êtes un géant! Je n'ai pas d'autres mots… sinon: merci!

Bien cordialement,

René


Mon cher René,

Je vous remercie de cette correspondance qui me passionne autant qu’elle m’encourage et, dussé-je me répéter, c’est là la satisfaction du poète. Nous reparlerons bien sûr des Mohicans; quelques devoirs à rendre me privent du plaisir et du privilège de causer plus longtemps avec vous. Mais est-il vrai qu’une série télévisée en a été réalisée? Mes petites-filles me l’ont appris et certifié mais, n’ayant été ni consulté au sujet de cette adaptation ni invité aux répétitions, je ne parviens pas à croire que cela soit vrai. Et pourtant elles me l’attestent par leur foi... Peste! Est-ce une façon de faire?

Recevez, mon cher, les chaleureuses salutations de votre ami et obligé,

Alex. Dumas

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