Valérie
écrit à

   


Alexandre Dumas

     
   

Les trois mousquetaires et d'Artagnan

    Bonjour monsieur Dumas, 

Je tiens tout d'abord à vous dire que je vous admire beaucoup et que, pour moi, vous êtes LE plus grand auteur. J'ai adoré lire vos romans mais j'ai quelques questions sur les Trois Mousquetaires et d'Artagnan. 

Est-il vrai que vous n'aviez pas fait mourir monsieur D'Artagnan lorsque vous avez écrit le livre? Si oui, pourquoi l'avoir fait mourir par la suite? 

Que signifie la dernière phrase du tome: «Athos, Porthos, au revoir. – Aramis, à jamais, adieu!» et plus loin... « Des quatre vaillants hommes dont nous avons raconté l'histoire, il ne restait plus qu'un seul corps: Dieu avait repris les âmes .» Qu'advient-il de l'âme d'Aramis qui était toujours vivant? 

Désolée, cela m’a pris beaucoup de temps pour vous écrire et j'espère votre réponse avec hâte. 

Valérie, alias D'Artagnan, capitaine des mousquetaires et maréchal de France



Maréchal,

Je suis diablement flatté de l’honneur que vous me faites et de l’attention que vous m’accordez...

Pourquoi avoir fait mourir monsieur d’Artagnan ? Diable, Madame, parce qu’il est mort! Quand je crée un personnage, j’entends que les lecteurs, qui s’y étaient attachés, me demandent les raisons qui m’ont poussé à les priver de sa compagnie; mais quand c’est l’Histoire qui a édifié un monument, c’est à elle à s’expliquer sur sa chute.

J’ai accompagné d’Artagnan du vieux château de son père à Tarbes jusqu’au champ de bataille de Maastricht; en passant par Meung, en passant à travers les pièges de Milady et de Richelieu, je le suivais en notant ses moindre faits et gestes. Arrivé devant Maastricht, je notais, je notais; je notais les périls, je notais les succès, je notais les fragilités, je notais d’Artagnan touchant ses rêves maréchalesques lorsque, l’envoyé de Colbert lui tendant le luxueux coffret et lui la main pour le recevoir, un boulet vint l’atteindre en pleine poitrine et lui ôta la vie; j’ai noté. Ainsi voyez-vous, Valérie, avant comme après, ce ne fut pas moi l’auteur de la disparition du comte, que je regrette au moins autant que vous.

D’autre part, de l’âme d’Aramis, ma Chère, il en advient que, n’ayant jamais fait qu’une avec celles de ces trois amis, la rupture de l’équilibre, tout au moins numérique, fait qu’elle est partie avec d’Artagnan. Je m’explique. Tant que les deux mondes avaient partagé à quantité égale ces quatre amis, celui des morts ayant Athos et Porthos et celui des vivants Aramis et d’Artagnan, la mémoire des mousquetaires était encore vivante; à chaque fois qu’ils se rencontraient, ce qui, j’en conviens, n’arrivait pas très souvent, ils évoquaient les beaux souvenirs, ceux d’un autre temps dont ils étaient les seuls à partager et qu'ils pouvaient comprendre encore. Donc avec personne pour évoquer ces souvenirs, ils étaient morts avec le troisième homme; d’autant plus que l’évêque, alors, était de moins en moins de ce monde et de moins en moins français. Par un adieu à l’un et un au revoir aux autres, d’Artagnan manifestait sa proximité aux deux mousquetaires qu’il allait rejoindre, et garde peut-être l’idée qu’il ne rencontra plus jamais Aramis, même dans l’autre monde...

Espérant n’avoir pas abusé de votre patience, daignez recevoir, Madame, mes plus prestigieux hommages.

Alex. Dumas