Josée Poirier
écrit à

   


Alexandre Dumas

     
   

Les trois mousquetaires et autres questions

   

Bonjour cher Monsieur Dumas,

On dirait bien que je serai la première personne à avoir l'honneur de vous écrire. Et croyez-moi, c'est vraiment un honneur: je suis une de vos plus ferventes admiratrices, bien que je n'aie lu de vous que Les trois Mousquetaires et sa suite ainsi que La reine Margot et sa suite. Imaginez si j'avais lu tout le reste!

D'abord, inévitablement, je dois vous poser quelques questions sur Les trois Mousquetaires. D'abord, j'aimerais savoir ce qui vous a inspiré d'écrire une histoire se déroulant au XVIIe siècle et traitant de complots, d'amour, de cape et d'épée? Est-ce ces fameuses mémoires de Monsieur d'Artagnan? Est-ce tout simplement parce que le genre «cape et épée» était à la mode au moment où vous l'avez écrit, quelque part au XIXe siècle? Vos personnages s'inspirent-ils tous de personnes ayant vraiment existé? Et... Pourquoi avoir appeler le roman Les trois Mousquetaires, puisque si on compte d'Artagnan qui devient lui-même mousquetaire vers le milieu de livre, cela fait quatre mousquetaires...

Autres questions: sur les histoires que vous écrivez et qui sont basées sur des faits historiques, prenez-vous beaucoup de temps pour rechercher ces faits ou y allez-vous plutôt en suivant votre imagination? Un peu des deux peut-être?

Dans vos oeuvres, de laquelle êtes-vous le plus fier? Et si vous deviez m'en conseiller une, outre celle que j'ai déjà lue et que je vous ai mentionnée plus haut, laquelle serait-ce?

Je vous remercie d'avance de prendre le temps de répondre à mes nombreuses questions, j'espère qu'elles ne vous ennuieront point.

Cordialement,

Josee



Très chère Josée,

Votre engouement me flatte et je vous assure que tout l'honneur est pour moi.

Vous ne serez certainement pas surprise si je vous révèle ma passion de l'histoire et du roman historique. Tout au long de mes écrits, j'ai tenté de tracer une fresque de l'histoire de l'humanité: de l'époque de César à aujourd'hui. Je ne peux donc pas vraiment dire que j'ai choisi les XVIIe et XVIIIe siècles; je dois en quelque sorte dire qu'il ne s'agit que d'une étape dans mon entreprise. Quant au genre «cape et épée», comme vous le dites, je crois pouvoir dire que pour nous, citoyens français de l'ère post-napoléonienne, l'Ancien Régime possède cette touche de nostalgie et de romantique où l'honneur est roi.

Écrire un roman à saveur historique exige beaucoup de rigueur et d'imagination; aussi paradoxal que cela puisse sembler. La rigueur pour la richesse des détails; l'imagination pour les détails qui manquaient. Ne trouvez-vous pas merveilleux, en tant que lecteur, d'être là à vous demander si tel ou tel petit événement précis ou un quelconque personnage était bien réel ou seulement le fruit de l'imagination de l'auteur? Et quel bonheur encore plus intense quand le lecteur lui-même se lance dans la recherche pour découvrir que d'Artagnan, Athos, Porthos et Aramis auraient peut-être vraiment existé? La question demeure, pourtant, à savoir: dans quelle mesure étaient-ils semblables à ce que j'en ai fait? Cela dit, j'ai bien emprunté quelques anecdotes aux «Mémoires de Monsieur d'Artagnan», qui ont en fait été écrites par Courtilz de Sandras.

En ce qui a trait au titre, une des raisons est certes que ce cher d'Artagnan ne devient mousquetaire qu'assez tard dans le roman. Vous me direz toutefois qu'étant donné son rôle central, j'eusse pu passer outre ce léger détail. Voyez plutôt l'affaire d'un autre oeil: la rencontre avec ces trois mousquetaires constitue un moment charnière dans l'existence de D'Artagnan, c'est à cette seconde exacte, près des Carnes-Deschaux, que d'Artagnan dû choisir son camp. Toutes ses autres aventures n'auraient pas eu lien sans cette rencontre avec nos trois comparses.

Vous me demandez de quelle oeuvre je suis le plus fier, je ne peux répondre à cette question. C'est un peu comme si vous demandiez à une mère de choisir parmi ces enfants. Mais je vous conseillerais peut-être «Le Comte de Monte-Cristo» pour son parfum marseillais, et puisque les grandes (et longues) histoires ne semblent pas vous effrayer, vous souhaiterez peut-être vous risquer avec les «Mémoires d'un médecin» (Joseph Balsamo et sa suite).

J'espère que ces quelques mots pourront satisfaire en partie votre curiosité.

Amicalement,

A. Dumas



Monsieur Dumas,

Je vous remercie infiniment pour vos réponses.

En les lisant, il m'est venue d'autres questions qui, je l'espère, ne vous importuneront pas trop.

Malgré vos grandes occupations, avez-vous le temps de lire les autres écrivains et poètes qui partagent votre siècle? Qu'en pensez-vous? Avez-vous des préférences? Je vous avoue avoir une admiration particulière pour Musset. Et vous, qui admirez-vous, si vous admirez quelqu'un?

Cordialement,

Josee

Chère Josee,

 Bien que cette première moitié de siècle soit très prolifique en oeuvres littéraires, il faut rappeler que le monde littéraire parisien est plutôt restreint. Par l’entremise de mon cher ami Charles Nodier, bibliothécaire à l’Arsenal, j’ai eu le bonheur de rencontrer un bon nombre d’entre eux: les Lamartine, Gautier, Balzac et compagnie. D’une certaine façon, ça fait partie du métier de dramaturge et de romancier que de connaître ses concurrents. Vous avez peut-être entendu parler de mon amitié orageuse avec Victor Hugo. Je me souviens avoir fait une critique plutôt sévère de ses Misérables, que j’avais trouvé ennuyeux, mal rêvé dans son plan et mal venu dans son résultat. Malgré cela, je voue une amitié sincère à Hugo et admire son talent (je vous prie de ne pas lui dire!). 

Je suis bien aise que vous mentionnez Musset, j’imagine que vous avez lu sa Confession. Alfred était un ami; dommage qu’il nous ait quittés si tôt. Il y a quelques années, je crois en 1861, je lui ai dédié un chapitre de Les morts vont vite. Vous serez peut-être intéressée à le consulter. Bien que ce ne soit pas mon oeuvre la plus répandue, je suis convaincu que vous serez capable de mettre la main sur un exemplaire. En terminant, ayant rappelé Musset à notre mémoire, il serait inacceptable de passer sous silence le génie de madame Georges Sand. 

Votre dévoué.

 A. Dumas