Louis Roubiac
écrit à

   


Alexandre Dumas

     
   

Le plus grand des auteurs français

    Vous vivez, cher Maître, dans la crainte que votre oeuvre soit oubliée; sur ce point, moi qui vous écris en 2004, je puis vous dire que votre destinée sera bien singulière, à l'égal de votre personnage. Dans le monde entier, sauf en France, vous serez un des plus grands auteurs français, sinon le plus grand: du Japon aux États-Unis d'Amérique, il n'y aura personne pour ignorer les aventures des Trois Mousquetaires ou du Comte de Monte-Cristo: vous aurez été le créateur de mythes universels. À côté de cela toute l'Université vous ignorera superbement: je ne me rappelle pas vous avoir jamais étudié en classe, ni même qu'aucun de mes professeurs ait seulement parlé de vous à l'occasion.

Depuis, on a commencé tout de même à vous faire une petite place. Et pourquoi? C'est seulement parce que votre grand-mère maternelle était une esclave et donc une noire, sans que je sache au juste si elle était de race pure ou si elle était métisse, voire quarteronne; il est vrai que des caricaturistes ont accentué chez vous les traits négroïdes; d'autres portraits vous feraient plutôt ressembler au bon général Dourakine tel que l'imaginons. N'importe, les imbéciles veulent voir en vous l'honneur de l'Afrique, même si c'est un continent où vous n'avez jamais mis les pieds. Au reste, l'auto-flagellation est aujourd'hui à la mode et il est de bon ton qu'un Franc-Comtois, dont les ancêtres étaient serfs avant la Révolution, se sente coupable d'avoir participé à l'esclavage tout simplement parce qu'il est de race blanche.

Le comble du ridicule a été atteint avec votre transfert au Panthéon. Il était normal que la France rendît hommage au plus illustre de ses enfants, mais n'était-ce pas à elle de se déplacer à Villers-Cotterêts et non à vos cendres de s'exiler à Paris? À côté de cela, vous devez savoir, cher Maître, que cet ostracisme que les enseignants vous font subir n'a pas pour vous que des mauvais côtés: tout professeur qui se respecte impose à ses élèves la lecture de Balzac et de Stendhal et c'est eux que, justement, les jeunes lecteurs frappent à leur tour d'ostracisme; ils abordent ces auteurs avec répugnance, les lisent en soupirant... et les abandonnent dès que la contrainte a disparu. Pour vous, c'est tout le contraire: vous êtes dans ma bibliothèque le plus emprunté et on dévore littéralement vos ouvrages. Si la langue française se maintient, ce sera grâce à des gens comme vous.

Recevez, cher Maître, mon respect et mon admiration

Louis Roubiac, bibliothécaire à Saint-Privat



Monsieur,

Je dois dire que votre lettre m'a quelque peu désarçonné. Vous prétendez vivre en 2004, très «julesvernesque» comme pensée. J'ai bien envie de me laisser prendre au jeu et de vous répondre que si vos prédictions s'avéraient justes, je ne pourrais en être qu'heureux. Je préfère être lu qu'enseigné; certains diront que je suis populiste, mais si je peux instruire sans faire trop souffrir, que cela soit. J'aimerais bien savoir ce que ce cher Honoré dirait de vos propos, il en ferait bien une de ces colères.

Il semble que selon vos vues futuristes, même la mort ne nous permet pas d'être à deux endroits en même temps. Voyez-vous, même si je suis attristé à l'idée de croire qu'on me retirerait de mon Aisne natale, je trouve une certaine fierté à penser que je pourrais lier mon destin dans l'éternité à ces grands hommes que sont Voltaire et Rousseau.

Je vous remercie chaleureusement pour votre estime. Il n'y a rien de plus chaud au coeur d'un auteur que les compliments d'un lecteur, encore davantage quand celui-ci est libraire. Je vous souhaite un bon retour au temps présent.

Amicalement,

A. Dumas



Vous n'arrivez pas à croire, Cher Maître, que je vous écris depuis le 21ème siècle. Je dois vous dire, moi qui fréquente ce groupe Dialogus depuis déjà un certain temps, que cette incrédulité est souvent réciproque: j'ai vu des correspondants vivant à mon époque et qui pensaient à chaque fois avoir affaire à quelque farceur, tandis que d'autres personnes, qui pour nous sont décédées depuis longtemps, répondaient comme dans un jeu et se persuadaient qu'elles croisaient en fait au coin de la rue ceux à qui elles avaient écrit.

Il faut du temps pour se convaincre. Demandez à M. Dumontais qu'il vous communique la lettre que Jean-Jacques Rousseau a écrite après la première question qu'on lui a posée, lisez-la et dites-moi si ce n'est pas l'auteur des «Confessions» qui l'a réellement rédigée. Votre scepticisme disparaîtra devant l'évidence. Il est dommage que ce grand homme ait quitté trop tôt Dialogus; vous savez comme il était susceptible et on lui a parlé sur un tel ton qu'il a préféré prendre congé. Je me console en me disant que cela valait peut-être mieux: Voltaire est arrivé à son tour et il était sans doute préférable qu'ils ne se rencontrassent pas.

Des rationalistes impénitents nous objectent que ces communications sont illusoires et voient la preuve dans le fait que des êtres imaginaires se mélangent aux personnages réels. Saviez-vous que Milady correspond actuellement et qu'Athos a correspondu naguère? Et qui est mieux placé que vous, Cher Maître, pour savoir qu'ils ont été en grande partie créés sinon totalement? Mais un grand savant, Albert Zweistein, deux fois plus intelligent que celui dont il est le disciple, a lumineusement expliqué que la théorie des univers parallèles s'applique aussi en pareil cas; vous connaissez certainement cette théorie: que se passerait-il si, remontant dans le temps, j'arrivais à convaincre Grouchy de rejoindre Napoléon qui remporterait ainsi la victoire de Waterloo? Tout l'avenir en serait changé! Eh bien les plus grands spécialistes estiment qu'alors un autre univers se détacherait en quelque sorte du premier et mènerait désormais sa vie propre sans plus jamais le rencontrer.

À cette théorie du parallélisme restreint le grand professeur Zweistein a substitué celle du parallélisme généralisé; il a montré que, lorsqu'un écrivain génial imagine de façon cohérente des personnages jusqu'à lui inexistants, ceux-ci commencent eux aussi à vivre dans un monde parallèle et c'est ce que font vos créatures. Il n'est pas douteux que, quelque part, Monte-Cristo continue sa vie aventureuse même s'il n'est pas encore entré dans notre ronde. Par la suite, le professeur Zweistein a démontré que les temps passés sont en fait aussi réels que les temps présents et constituent, simplement, une infinité d'univers parallèles. Mais comment alors pourrions-nous entrer en contact avec ces personnages puisque par définition ils sont parallèles, c'est à dire à jamais éloignés de nous? La solution reste jusqu'ici le secret de monsieur Dumontais; je constate simplement qu'il l'a trouvée puisque je peux vous écrire. Gardez simplement à l'esprit ce principe du professeur Zweistein: «Toutes les impossibilités sont relatives, il n'existe pas d'impossibilité absolue».

À me relire j'ai conscience d'avoir bien mal expliqué les choses: je n'ai jamais été un brillant élève en sciences physiques; j'espère seulement avoir commencé à vous convaincre que c'est depuis l'an 2004 que je vous écris. J'aurais tant de questions à poser à l'auteur qui domine toute la littérature française que je ne voudrais pas qu'il me regarde comme un simple plaisantin.

Recevez encore une fois, Cher Maître, l'assurance de mon admiration sans bornes.

Louis Roubiac

Bibliothécaire à Saint-Privat.



Monsieur,

Vous qui semblez si bien me connaître savez sans aucun doute que ma spécialité est davantage de regarder dans le passé que dans líavenir. Je ne connais pas ce Zweistein auquel vous faites référence, mais il me fait tout de moins plaisir de discuter avec vous, peu importe le parallélisme du temps et quel pont le seigneur Du Montais a trouvé pour bâtir ce lien transversal.

Sincèrement,

A. Dumas

P.S. Ce cher Athos et Milady, en voilà bien deux autres pour qui il est préférable de ne pas se rencontrer de nouveau.