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Alexandre Dumas

     
   

Le métro!

   
Bonjour! Quel effet cela fait-il d'avoir une station de Métro (ligne 2) à votre nom? C'est la classe, félicitations!

Par ailleurs, il semble que vous ayez fort bien pris l'infidélité de votre femme, tournant l'événement à la blague. Auriez-vous la gentillesse de m'entretenir davantage à ce sujet?

Pascal



Cher Pascal,

Vous m’apprenez qu’il existe une station de métro à mon nom, c’est bien généreux; par le ton sur lequel vous m’en parlez, j’en déduis que c’est une chose bien grandiose, en effet. Cela me rappelle la manière dont on annonça à Hugo qu’il était reçu à l’Académie. Je veux bien croire que c’est une chose merveilleuse que ce métro, mais Hugo savait ce qu'était l’Académie; et pour montrer au moins le même enthousiasme que lui, encore faudrait-il que je connaisse ce qu’est la ligne 2 et le métro.

Je me repose sur vous du soin de connaître les évolutions de la société et le triomphe que me fait la postérité. Toutefois, je ne crois pas avoir déjà accompli, au service de la patrie, l’exploit qui mérite tant d’honneur, mais j’en déduis que je l’accomplirai immanquablement. Et cette nouvelle est de ces sortes d’encouragements envoyés de Dieu, oui, Dieu, qui a déjà fait le tour des siècles, qui tient dans sa main le parchemin du temps et de l’éternité. Mieux qu’un éclaireur, il voit de l’autre côté des épreuves et, quand nous faisons face à une embûche et qu’on se croit perdu, il envoie ses Gabriel nous tirer de notre engourdissement et nous dire: «Patience, courage! De l’autre côté du désert, il y a Canaan»...

L’infidélité de ma femme! Allons donc, mon cher! Je ne sais comment cela sera dans les siècles à venir, mais au XIXe, on ne peut déshonorer sa femme sans se déshonorer soi-même. Or je ne conçois point qu’on demande à un homme qui a tant protégé l’honneur des femmes de compromettre ainsi celui de la sienne propre. Aussi permettrez-vous, cher Pascal, que j’use envers madae Dumas au moins de la même impartialité que j’ai usé envers Marie-Antoinette d’Autriche, et sans accuser -ce qui serait une lâcheté- ni défendre -ce qui serait une faute- je vous rapporterai ce que j’ai entendu à ce sujet.

Je ne sais quelle nostalgie, quelles recherches ou quelle envie de voir mes vieux camarades d’enfance m’amena un jour à Villers-Cotterêts, je ne sais non plus quelle fantaisie m’a pris de rentrer dans la ville incognito. Mais toujours est-il que je m’y rendis et que j’y entrai discrètement. La tête dans un grand chapeau, je m’arrêtai devant la première auberge et demandai à dîner. Installé à une table conforme à mes caprices de discrétion, j’enlevai ma tête de mon chapeau pour l’enfouir dans mon manteau et, à peine cette besogne accomplie, mon oreille fut frappée par une voix connue qui demandait de mes nouvelles à un homme fraîchement arrivé de Paris.

- Eh bien figurez-vous, mon cher, que Dumas est cocu.
- Dumas cocu, dites-vous?
- Dumas cocu, dis-je! Et j’ajoute même, sous son nez...

C’est qu’un soir, notre poète, en travaillant debout comme à son habitude, fut attaqué si férocement par le froid qu’il déménagea dans sa chambre conjugale afin de profiter de la chaleur de sa cheminée. Au bout de près d’une heure, il fut tiré de sa poésie par un éternuement venu de son placard. Vous connaissez Dumas; il termina son dialogue, saisit son épée et marcha droit à l’objet d’où était parti le bruit, trouvant probablement celui-ci un peu trop viril pour être parti de la poitrine de ses chaussures ou de ses redingotes.

Arrivé au meuble, il l’ouvrit; sur qui croiriez-vous qu’il tombât? Eh bien, sur Roger de Beauvoir, un de ses témoins devant monsieur le maire! Alors, prenant un de ces tons qui atteint un homme plus fatalement que l’eût pu faire la meilleure épée, «C’est donc vous?» lui dit-il en haussant les épaules. Et il l’invita à se réchauffer au feu. Celui-ci, vous l’imaginez, ne se le fit pas répéter, mais l’écrivain, lui, comme si cet événement ne lui était d’aucune importance, reprit sa plume et continua son récit là où il l’avait laissé.

Une fois accomplie la besogne de la journée, sans faire plus attention à de Beauvoir que s’il n’eût jamais existé, Dumas entra dans le lit où madame son épouse paraissait être dans le sommeil le plus profond. Cependant, se souvenant de son rival resté devant la cheminée, il l’invita à les rejoindre dans le lit; de sorte que madame Ida se retrouva allongée dans le plus indolent costume entre son mari et son amant.

Alors, d’un accent suprême et d’un geste majestueux, Dumas tendit la main au-dessus de son épouse et dit à de Beauvoir: «Eh bien! Faisons comme les anciens Romains, réconcilions-nous sur la place publique! N’est-ce pas effectivement ainsi qu’ils faisaient, vous qui savez si bien votre Horace et votre Suétone?» «C’est possible», répondit de Beauvoir, «mais je doute qu’ils l’eussent fait ainsi aujourd’hui.» «Trop juste!» rétorqua-t-il, «mais j’ignore comment ils procèdent aujourd’hui; et puis j’aime à imiter les Anciens. Aussi faisons toujours, et, puisque les Romains sont aujourd’hui éparpillés dans toute l’Italie, ma femme va partir à l’instant même à Florence pour étudier leurs coutumes et nous mander la manière dont ils s’y prennent à notre époque. Alors, nous aviserons. En route, Madame!», lui dit-il en descendant du lit pour lui faire de la lumière; de sorte que le lendemain, madame Dumas, qui adorait les fleurs, coucha dans la cité au lys rouge.

Voilà tout ce que je sais de cette question, mon cher, du moins, voilà tout ce que j’en puis dire.

Alex. Dumas