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          Dialogus

David
écrit à

Alexandre Dumas


La dictée de Mérimée


   

Bien le bonsoir mon cher,

Cessons immédiatement les formalités d’usage, tout comme je ne vous demanderai pas comment vous allez. Dans le fond, vous-même ne le savez pas. Et bien oui, il s’agit là d’une question grandement philosophique, mais savons-nous vraiment si nous allons bien? Tenez, hier, pépé est mort, de vieillesse, mais je vais bien!

Mais vous, est-ce que vous vous remettez de votre accident vasculaire? Je suis sûr que vous allez bien; après tout, ce n’est pas votre grand-père qui est mort! La vie vous sourit, à vous.

Enfin bref, si je vous écris aujourd’hui, après la mort de pépé et de mon chat, le départ de ma femme et de mon fils (Zeugma, figure de style, je ne vous apprends rien), avec la plus grande joie du monde qui me remplit actuellement, c’est pour savoir pourquoi vous n’avez pas participé à la dictée de Mérimée.

Si j’ai bonne mémoire, votre fils, qui se nomme comme vous – grosse erreur au passage, on ne vous distingue même pas – y a participé, mais quelle tristesse cela a dû être pour lui… En plus de troubler les lecteurs, ne plus savoir qui a écrit «Un père prodigue» et «Les Trois Mousquetaires» (c’est vous!) ou «Le Comte de Monte-Cristo» et «La Dame aux camélias» (c’est lui!), il a dû subir les moqueries de ses camarades, tenez donc, avec un père écrivain, il a fini troisième, derrière le piètre fils d’avocat qu’est Octave Feuillet et le diplomate autrichien qu’est Richard Klemens von Metternich!

En bref, pour parler sans ambiguïté, vous, mon cher coreligionnaire, comment expliquez-vous la défaite suprême de votre fils?

Cordialement, votre plus dévoué serviteur,

David


Je vous souhaite le bonjour, mon cher,

Je vous adresse de même mes condoléances au sujet de monsieur votre grand-père, de regrettées mémoires mais que vous n’avez même pas le regret de ne point regretter; et puis par Saint Jacques, Monsieur, qui vous le reprocherait?

Sans autre transition, vous me faites l’honneur de me questionner sur les raisons qui m’ont conduit à ne point prendre part à la fameuse dictée de Mérimée. D’une part, mon cher, je dois avouer que je ne fréquentais pas assidûment la cour. L’empereur n’a pas hérité de l’amitié, voire la familiarité que j’avais avec ce prince qui m’avait fait l’honneur de faire ce voyage avec moi sur l'île de Montecristo, entre autres. Et puis, d’autre part, j’avais d’autres rêves à poursuivre. Littéraires, poétiques mais également politiques, pour ainsi dire, en m’engageant aux côtés de Garibaldi.

Mais à propos de «la défaite» de mon fils, comme vous le dites, le respect tant de la vérité des faits que du secret des autres et de la réputation des nobles personnes concernées par cette affaire ne me permet hélas que de vous rapporter une anecdote dont j’ai été témoin. La voici:

Un beau jour de printemps, un beau et jeune prince, plein de vie mais qui ne vivait que pour la princesse sa femme, décida de donner une fête en l’honneur de celle-ci. Plusieurs jeux furent alors organisés dont un exercice de tir auquel la déesse prenait un plaisir suprême; elle-même fixa la récompense dont elle ne voulut rien dire mais que les plus hardis purent aisément deviner. L’un des chevaliers appelés à concourir, qu’on disait avoir traversé des pays et des mers pour les seuls beaux yeux de la jeune fée, yeux qui, j’en conviens, n’avaient pas leurs pareils en beauté, alla voir le plus habile de ses futurs concurrents:

- Voyons, Monsieur, lui dit-il, cela vous est égal de remporter ou de ne pas remporter ce tournoi, n’est-ce pas?

- C’est selon, Monsieur. Si la récompense promise par la princesse est un trophée quelconque ou une décoration, rien ne m’est plus égal que de le remporter ou de ne le pas remporter; mais si, au contraire, c’est celle dont parle la rumeur, peste! Alors je suis perdu.

- En effet, l’on dit que Monsieur craint et admire le prince, qui le lui rend bien en écoutant les conseils qu’il lui prend parfois la fantaisie de lui prodiguer. C’eût alors été une infamie.

- Et ceux qui me mettent si avant dans la confiance du prince me font un grand honneur, Monsieur, mais ils ont tort. Qui le sait mieux que vous, vous qui ne faites qu’y progresser depuis que vous êtes arrivé à la cour?

- Mais laissons de côté la cour et évitons, si vous le voulez bien, à ce que vous soyez perdu.

- Parlez!

- Eh bien c’est que je me disais, Monsieur, vu que votre intérêt est plutôt de perdre ce tournoi alors que le mien est exactement de le gagner, je me disais que nous étions vous et moi du même côté et que, ayant le même intérêt, nous avions intérêt à nous entendre.

- Ah ! Et qu’entendez-vous par «nous entendre», prince?

- J’appelle nous entendre, Monsieur le marquis, car votre arrière-grand-père était bien marquis, n’est-ce pas?...

- Je vois que Monseigneur connaît bien ma famille, et il utilise cette bonne connaissance à des fins de raillerie, car il sait bien que mon père n’a pas relevé ce noble nom.

- N’importe, Monsieur, le sang ne se perd pas! Mais quand j’ai dit «nous entendre», je pensais au fait que vous pouviez faire en sorte de perdre pour éviter d’être perdu, en m’aidant un peu à gagner... Autrement, je suis perdu!

C’est donc ainsi que, sans se soucier de la réputation qu’il avait acquise auprès de ses contemporains ni de la renommée dont il était appelé à jouir auprès des générations futures, le jeune homme accepta ce compromis et le mit à exécution. Et je suis sûr que la postérité, souvent trop dédaigneuse envers les coulisses et délaissant généralement l’auteur au profit exclusif de l’acteur, le classera parmi les plus indignes... Voilà, mon cher, je vous ai dit ce que je pouvais, comprenez ce que vous voulez!

Du reste, vous devez savoir que l’empereur lui-même a fait trois fois plus de fautes qu’Alexandre, de même que l’impératrice, pourtant élève de Mérimée.

J’ai l’honneur d’être,

Votre humble et obligé,

Alex. Dumas

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