Lettre d'acceptation
d'Alexandre Dumas
à l'Éditeur
       
       
         
         

Alexandre Dumas

      Port Marli, Le vingt-sept octobre mille huit cent-cinquante

Monsieur,

Laissez-moi, d’abord, vous présenter positivement mes excuses de donner si tardivement suite à la requête que vous m’avez fait l’honneur de m’adresser. Et pour que ces excuses puissent être mieux agréées, vous souffrirez que je vous en expose les raisons.

C’est dans votre journal même, monsieur, que voilà quelque temps, j’avais annoncé la mise aux enchères de mon château de Monte-Cristo; monsieur de Balzac, qui avait pour mon château une admiration égale à l’antipathie qu’il avait pour ma personne, en avait fait un vibrant éloge à madame la comtesse qui, dans les premiers jours, manifestait le désir de l’acquérir. Malgré nos différents, feu monsieur de Balzac et moi, différents en grande partie inhérents à nos opinions politiques, j’avais émis le vœu que ce fût un homme qui s’y connût en art qui devînt propriétaire de ce château; et j’aplanissais les obstacles à ce confrère lorsque j’ai vu accourir à moi, à bout de souffle, un domestique qu’il avait l’habitude de charger de commissions pour la société des gens de lettre du temps où il en assurait la présidence. «Monsieur Dumas, monsieur Dumas»! criait-il. Et il m’apprit que son maître, las d’en appeler aux secours lents d’Horace Bianchon, me faisait prier de lui envoyer le docteur Gilbert. Vous imaginez combien cette intervention me parut burlesque. Mais je lus une si sincère frayeur sur le visage du drôle que je me résolus à passer chez son maître. Cependant, aussi efficaces que furent Bianchon et son confrère Gilbert, aucun d’eux n’arriva à temps; et moi-même, je n’arrivai que pour m’incliner devant les dépouilles du grand homme. C’est de ce dix-huit août, monsieur, que date votre lettre, date à partir de laquelle, n’ayant plus aucun espoir de faire passer ce château à un homme qui puisse positivement l’apprécier, je commençai les négociations qui m’ont entraîné à l’autre bout de la France alors que votre lettre reposait dans mon bureau. Mon fils, pensant que c’était soit encore celle d’un créancier, soit un défi, et que, dans tous les cas, je n’avais alors les moyens d’honorer ni créance ni défi, ne jugea pas utile de me la faire suivre. Voilà par quelle suite, monsieur, j’ai eu le malheur de vous faire attendre plus longtemps que vous devez en avoir l’habitude.

Enfin, en guise de réponse, vous saurez que c’est avec un plaisir immense que j’accepte de participer à votre entreprise; Plus encore, c’est un fier service que vous nous rendez en établissant un lien direct entre nous auteur et ces millions de fidèles lecteurs. Ils sont éparpillés dans les quatre coins du monde; et des quatre coins du monde, ils me sont attachés et attrapent avec avidité tout ce qui tombe de ma plume. Eh bien, grâce à votre initiative, j’aurai désormais le plaisir d’accueillir ce qui tombera de la leur.

Et Enfin, mon château n’étant pas encore vendu, vous aurez la bonté, monsieur, de continuer à m’y adresser les courriers que vous aurez pour moi. Le moment venu, je vous indiquerai la nouvelle adresse où je compterai dorénavant les recevoir.

En attendant, veuillez recevoir, monsieur, l’assurance de ma profonde gratitude,

Alex. Dumas