L.B.
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Charles Darwin
Charles Darwin

     
   

Votre avis de politique 

    Cher monsieur Darwin,

Je me prête donc au «jeu de Dialogus», en venant vous poser quelques questions, auxquelles, je l'espère sincèrement, vous aurez l'audace -ou devrais-je dire la hardiesse- de répondre, car elles ne sont, je crois pas très fortuites, ni même faussement naïves, mais pour le moins innocentes. Je viens en effet vous interroger en néophyte des détours de votre théorie sur la question humaine, hors du cadre de l'évolution préhistorique. Je vous l'expliquerai donc par le petit avant-propos qui va suivre, en tentant d'employer le moins possible de ces mots que vous pourriez percevoir comme des néologismes.

Aujourd'hui (en 2006), et ce depuis le 20e siècle, on parle de l'application de votre théorie dite «de l'évolution», dans l'organisation de la société (humaine, cela va sans dire), ses opposants (dont je ne me cacherai pas de faire partie) qualifiant ce principe de «darwinisme social».

Sans rentrer dans des exemples historiques ou de modèles de sociétés à n'en plus finir, je me bornerai à vous poser une question sur la théorie. Ce que je sais de votre raisonnement, c'est que la sélection naturelle (par opposition à sociale pourrait-on dire!) s'opère parce que les êtres sensibles non-socialisés par l'homme moderne (homo sapiens sapiens compris), donc principalement ce qu'on appelle les animaux sauvages, évoluant dans un milieu sauvage (ce qui n'existe, à l'heure actuelle, pour ainsi dire plus qu'en infimes portions, sur notre planète balafrée, souillée par les excès de certains hommes) ne répondent qu'à leurs instincts.

Je m'égare un peu je l'avoue, mais je tiens à vous témoigner l'horreur du monde que j'observe. Si je ne suis pas fataliste, je m'en veux au moins le témoin.

Là vient ma question, que j'énoncerai en plusieurs phases:

Qu'en est-il de votre avis politicien sur la question sociale et son rapport à votre théorie de l'évolution, tant dans son implication sociale réelle (même à votre époque) que dans celle que voudraient lui donner ceux qu'on pourrait appeler des philistins opportunistes?

Puisque l'homme «moderne» (par opposition à pré-historique, ou homo sapiens sapiens non-socialisé) ne répond pas à ses seuls instincts, et maîtrise donc son héritage naturel et ainsi sa destinée (du moins pourrait-on l'espérer à l'avenir, sans aucun positivisme), ne croyez-vous pas que la portée de votre théorie reste toute relative dans la sélection sociale, hormis dans ce qu'on pourrait appeler une grande jungle humaine?

Je m'en remets à vous, en attendant vos réponses.

Bien à vous,

L.B

Avant de répondre à vos questions politiques et sociales, je voudrais dire que vous avez mal compris le sens de la théorie de l'évolution. Elle n'est pas fondée sur le fait que les animaux répondent à leurs seuls instincts. Il est difficile de résumer cette théorie en quelques mots, mais on peut dire qu'elle affirme que les caractères des animaux -morphologiques, physiologiques, et aussi comportementaux (les instincts)- sont la conséquence d'une «lutte pour la vie» qui fait que les individus porteurs de caractères favorables héréditaires auront une plus grande chance de survivre et de transmettre ces caractères leur descendance. De ce fait, au cours des générations, les caractéristiques d'une population se modifieront, jusqu'à l'apparition de caractères nouveaux sélectionnés par le jeu de cette «lutte pour l'existence».

La question que vous posez est de savoir si cette «lutte pour l'existence» peut servir de règle ou de modèle à l'organisation de la société humaine.

Tout d'abord, je veux préciser qu'on a souvent mal compris ce que j'entends par «lutte pour l'existence». Comme je l'ai écrit dans L'Origine des espèces, j'utilise le terme dans un sens large et métaphorique qui inclut la dépendance des êtres vivants les uns envers les autres, et non seulement la survie individuelle mais aussi, et surtout, la possibilité de laisser une descendance.

Bien que je n'aie pas traité ce sujet dans mon livre, je pense que l'homme est la conséquence de ce processus de sélection naturelle et de cette lutte pour existence. Doit-on pour autant conclure que la société doit être organisée de façon à favoriser cette lutte pour l'existence, au détriment des sentiments de solidarité ou des pratiques d'entraide qui existent entre les hommes? Je ne le pense pas, pour deux raisons. Tout d'abord, c'est une erreur de prendre au sens étroit et littéral l'expression «lutte pour l'existence». Dans le sens large et métaphorique que je lui donne, elle inclut également les pratiques de solidarité mutuelle, pour autant qu'elles dépendent, directement ou indirectement, de caractères héréditairement transmissibles. Si l'égoïsme et la solidarité sont de tendance du comportement humain, et si l'on considère qu'elles correspondent à des types de comportements sélectionnés par la lutte pour l'existence, il n'y alors aucune raison de considérer que l'un plutôt que l'autre est contraire à une loi naturelle. La volonté politique d'organisation de mécanismes de solidarité visant à atténuer les difficultés des plus défavorisés n'est pas plus ni moins contraire aux lois de l'évolution que la volonté politique de favoriser la concurrence individuelle. La deuxième raison, à mon avis plus profonde, est qu'on ne peut tirer aucune loi morale politique d'une loi naturelle. La sélection naturelle peut paraître immorale. Mais la question: «est-il juste que le renard dévore le lièvre?» n'a pas de sens. La sélection naturelle n'est ni morale, ni immorale, elle est amorale. Si la théorie de la sélection naturelle a permis de mieux comprendre les caractéristiques de l'espèce humaine, je ne pense pas qu'elle puisse servir de justification ou de base à quelque politique que ce soit, ni qu'elle ait de portée sociale.

Cordialement,

Charles Darwin