Samuel
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Charles Darwin
Charles Darwin

     
   

Vos notions de la mort

   

Cher Monsieur Darwin,

Depuis ma tendre enfance, je me suis toujours posé des questions existentielles. J'ai maintenant dix-huit ans et je pense avoir acquis des connaissances de base en ce qui concerne la vie et la mort.

Je connais plus ou moins votre histoire et vos écrits. Aussi, je n'oserais point vous citer de peur d'affirmer de fausses conclusions tirées de ma propre perception de ce que vous avez laissé comme héritage, c'est-à-dire la conception selon laquelle nous sommes tous issus d'un ancêtre commun avec la caractéristique d'être hétérotrophes et, par le passé -il y a plusieurs millions d'années- d'avoir existé sous forme de protozoaires.

Je me dépêcherai d'aller au but et de faire simple de peur que vous ne vous lassiez. Croyez-vous possible que la mort soit l'étape avant la naissance? Je m'explique. À notre mort, nos organes cessent de battre, notre mémoire cesse de se souvenir de chaque seconde vécue, notre conscience ne réagit plus et ne réfléchit plus aux secondes qui passent et, finalement, tous nos besoins, les plus primaires comme les secondaires, n'ont plus de raison d'exister ou d'être comblés. Donc, peut-être que la vraie définition du mot «RIEN» est l'état dans lequel on se trouve après la mort. La seule chose qui pourrait définir le «RIEN» serait justement la caractéristique qui remplace tous les attributs que l'on possède quand on est vivant.

J'espère avoir été clair dans mes explications malgré le fait que je doive vous résumer les pensées des dix-huit dernières années de ma vie.

Bonne fin de journée.


Cher Samuel,

Je ne suis pas sûr de vous suivre dans votre raisonnement. Si j’ai bien compris, vous considérez que l’arrêt des processus vitaux au moment de la mort correspond à une situation analogue à celle qui précède notre naissance, état que vous appelez «rien» et que d’autres appellent «néant».

Cette apparente symétrie peut être séduisante pour l’esprit; elle peut aussi avoir une signification philosophique ou métaphysique. Cependant, je pense qu’elle n’a de signification que comme une métaphore et non comme une réalité. Il n’y a pas en réalité de symétrie entre ce qui précède la naissance et ce qui suit la mort, au-delà de la constatation –je dirais du truisme- qu’un être vivant n’existe pas en tant qu’être vivant quand il n’est pas vivant, soit parce qu’il n’existe pas, soit parce qu’il n’existe plus.

Discuter de l’état d’un être avant qu’il soit être n’a pour moi pas de sens. Ce n’est pas que cet être n’est rien, c’est tout bonnement qu’il n’y a rien, et rien à discuter.

Biologiquement parlant, la mort est autre chose. Elle correspond à l’arrêt, plus ou moins simultané, du fonctionnement des différents organes, tissus ou organites –au passage, je vous mets en garde contre une définition trop anthropocentrique de la vie et de la mort. Il reste un cadavre qui, lui-même, se décomposera plus ou moins lentement. Il est évident qu’un être mort n’existe plus en tant qu’être vivant. Cependant, le processus que je viens de vous décrire –arrêt des fonctions vitales, suivi de la décomposition du cadavre– se déroule. Il existe et n’est donc pas rien.

D’un point de vue biologique, la mort n’est pas l’étape avant la naissance. C’est plutôt l’inverse. Que la naissance soit une étape avant la mort peut vous paraître d’une désolante banalité, mais, biologiquement parlant, c’est une réalité.

Sincèrement vôtre,

Charles Darwin



Je suis absolument d'accord avec vous sur ce fait. Le corps humain avant la naissance est le rien, rien du tout. Pendant qu'il vit, il est le corps de l'humain et, après, il sera la dépouille qui se décompose en question. Mais ma vraie question n'était en fait pas celle de savoir ce que devient la masse corporelle d'un vivant victime de la mort, mais bel et bien ce que deviennent son «esprit», comme l'humain s'amuse à dire, sa conscience et sa mémoire.
 
Il est évident qu'une masse corporelle humaine avant sa naissance n'est rien du tout, puisqu'elle n'est pas créée par un acte sexuel ou un autre procédé. Seulement, lors de sa naissance, un «être» ou un «esprit» est simultanément créé et, cela, de la seconde où cet «esprit» a été produit. Chaque seconde, chaque acte modifiera la «personnalité» ou les «façons de réagir à toute situation» attribuées à cet «esprit» qui loge dans une partie de nous. C'est pourquoi chaque humain réagit avec des émotions différentes et à un niveau différent, de façon dépendante par rapport à ce qui peut avoir été vécu dès la première seconde que la conscience enregistre.
 
Cependant, en lisant votre message, j'ai moi-même réalisé quelque chose. Je suis, maintenant (après avoir lu votre message), absolument d'accord avec le fait que la naissance et la mort sont deux choses complètement différentes et que la mort n'est pas un endroit où, avant la naissance et après la mort, les «êtres» sont logés.
 
Je crois plutôt qu'avec la mort de nos organes vitaux et de notre corps, qui entraîne le non-fonctionnement du cerveau et de tout ce qui est nécessaire pour permettre à «l'esprit» de fonctionner, que ce dernier n'est pas dans le même «état» qu'avant la naissance, mais dans un autre état similaire qui a oublié tout ce qui a été vécu et n'est conscient d'aucune seconde supplémentaire à celle vécue depuis sa mort. Donc, je pourrais caricaturer en disant que cet «esprit» est remis à neuf sans pour autant penser qu'il peut retourner à l'état dans lequel il était avant la naissance.
 
En résumé, je crois qu'avant la naissance nous ne sommes absolument rien, puisque nous n'avons pas été créés et n'avons pas les outils pour nous créer nous-mêmes. Après la mort, nous sommes un «néant» (un rien qui a déjà existé mais qui ne peut continuer, car il n'a même pas les outils pour se rendre compte qu'il n'existe plus ou qu'il a existé).
 
Je sais que c'est une question très philosophique de se demander à partir de quel état une masse peut-être considérée comme vivante. Mais suis-je plus clair? Il m'est difficile de vous décrire avec exactitude ce que je pense et, encore plus, pour vous de le déchiffrer. Alors, merci de prendre le temps de me répondre et de m'aider à forger mes opinions. Sinon, croyez-vous un peu plus plausible ma déduction? 
 
Avec mon plus grand respect,

Samuel