Peter Pan
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Charles Darwin
Charles Darwin

     
   

Une théorie à vous soumettre

   

Monsieur Darwin,

Étant élève de terminale et bien consciente de l'insuffisance de mes connaissances, je me permets néanmoins de formuler ici une hypothèse qui m'est venue à l'idée voici un certain temps déjà.

Il faut pour cela que je vous mette au courant de découvertes sur la vision qui vous sont, sans doute, postérieures. La nature de la lumière est ondulatoire, et une couleur correspond à une certaine radiation lumineuse, c'est-à-dire à une onde lumineuse particulière caractérisée par sa longueur d'onde. Le spectre de la lumière visible s'étend ainsi de la radiation de longueur d'onde 400 nm environ à celle de longueur d'onde 800 nm (à peu près). Mais l'observateur attentif remarque que ce que nous interprétons comme la couleur rouge, par exemple, recouvre une plus grande étendue de longueurs d'onde que ce que nous interprétons comme vert (Je ne sais pas si je suis très claire, mais il est cinq heures trente-quatre du matin).

Ces différences d'étendue (et même les limites du spectre du visible) peuvent-elles être attribuées à la sélection naturelle, une fois mises en relation avec l'abondance des radiations lumineuses correspondantes dans la nature et avec l'intérêt évolutif que présentent les éléments qui renvoient ces radiations? Si cette idée n'a jamais été formulée (j'en doute, quand même) et qu'elle vous paraît, sinon vraisemblable, du moins intéressante, je suis sûre que vous aurez la correction de ne pas vous l'approprier (mais quelqu'un a bien dû y penser, et mieux que moi!)!

Je souhaite vivement obtenir l'avis du plus éminent des spécialistes en la matière, à l'intuition géniale et à la rigueur implacable (en espérant que vous ne vous froisserez pas de ces basses flatteries, pourtant sincères).

Avec mes remerciements les plus profonds et mon respect le plus total.

Peter Pan.

P.S.: j'aurai -éventuellement- quelques autres questions à vous poser plus tard!


Cher Peter Pan,

Je vous remercie tout d'abord des précisions que vous m'apportez sur la nature de la lumière. Cela dit, je me permets de vous signaler qu'une bonne partie de ces connaissances ne m'est pas postérieure. Si Lucrèce, dans son «De Natura Rerum», postule au Ier siècle avant Jésus-Christ la nature atomique de la lumière, le spectre lumineux a cependant été mis en évidence en 1665 par Francesca Maria Grimaldi, un Italien. L'année suivante, Isaac Newton démontrait que la lumière blanche se compose de six couleurs -rouge, orange, jaune, vert, bleu et violet. Quant à la nature ondulatoire de la lumière, la démonstration n'a été faite par Thomas Young qu'en 1801. Qu'en est-il de la perception de la lumière? Que celle-ci soit de nature ondulatoire ou non importe finalement peu. Lucrèce a émis l'idée que l'oeil est sensible aux corpuscules émis par les objets; Thomas Young a suggéré que la perception des couleurs est due à la sensibilité de trois d'entre elles-le rouge, le vert et le bleu- et que la diversité des perceptions colorées est due à la combinaison de ces trois couleurs de base. Mais, quelles que soient les bases de la perception lumineuse, on comprend aisément, d'un point de vue évolutif, l'avantage qu'il peut y avoir à percevoir visuellement les objets et leurs couleurs. On peut donc -en principe- expliquer facilement l'apparition d'un organe de la vision et sa complexification progressive sous l'influence de la sélection naturelle, tout comme l'on peut expliquer que son degré de sensibilité dépend de l'avantage adaptatif qu'il procure. Par exemple, la vision des couleurs dans toute l'étendue du spectre lumineux n'est pas forcément utile à tous les animaux. Ainsi, la réduction de l'oeil chez la taupe et les animaux cavernicoles peut s'expliquer, au moins en partie, par son inutilité dans un milieu privé de lumière. (La réduction d'un organe inutile pose des problèmes spécifiques différents de l'apparition de cet organe, mais la discussion de ce point n'a pas de pertinence dans notre discussion.) J'ai traité de la question de la vision et de son évolution sous l'effet de la sélection naturelle dans «L'Origine des espèces»; je vous renvoie donc à mon livre pour une discussion plus détaillée de ce point.

Pour en revenir à une question précise de votre courrier, à savoir s'il existe un avantage adaptatif spécifique au fait que les couleurs que nous percevons correspondent à des étendues de longueur d'ondes différentes, je vous répondrai en trois points:

Premièrement, je vous rappelle que la date à laquelle je vous écris est le dix-huit juin 1864 et que nous ignorons la nature exacte de la perception lumineuse –plus particulièrement si l'hypothèse émise par Young est vraie ou pas.

Deuxièmement, nous ne percevons pas séparément les différentes couleurs. Le vert et le rouge, pour reprendre votre exemple, sont des mots que nous attribuons à des couleurs différentes, mais nous sommes sensibles à toute la gamme de couleurs entre vert et rouge -et les peintres le savent bien.

Enfin, comme je l'ai précisé dans «L'Origine des espèces», les mécanismes par lesquels la sensibilité visuelle est apparue n'importent pas dans la discussion sur l'évolution sous l'effet de la sélection naturelle de structures sensibles à la lumière. Autrement dit, que l'hypothèse de Young sur la sensibilité à la lumière soit vraie ou fausse ne change rien aux mécanismes évolutifs qui expliquent l'existence des organes visuels dans leur diversité et leur degré de spécialisation. Pour la sélection naturelle, c'est le résultat qui compte et non la manière d'y parvenir, si je puis dire. Par exemple, la structure de l'aile des chauves-souris et celle des oiseaux est différente. Mais ce qui permet l'existence de chacune de ces structures (impliquant une évolution différenciée sous l'effet de la pression de la sélection), c'est que l'une comme l'autre permettent de voler.

Cordialement,

Charles Darwin