Maxence
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Charles Darwin
Charles Darwin

     
   

Une simple envie de dialoguer...

    Bonjour monsieur Darwin,

Malgré le titre, j'ai quand même une simple question, qui peut s'avérer aussi très compliquée: êtes-vous croyant (sous-entendu envers Dieu)?

N'y voyez là aucune animosité, juste de la curiosité. En effet, je me demande depuis longtemps s'il était possible pour un scientifique de croire simultanément en Dieu et en la science. Pour ma part, je ne le suis pas encore, mais je compte bien devenir un éminent astrophysicien (l'espoir fait vivre). Et pourtant, je suis aussi très croyant. Tout ce que j'apprends, tout ce que je vois, en rapport avec la science, n'est pour moi qu'une preuve supplémentaire de l'existence de Dieu. Mais dès que je pose le regard sur une revue scientifique, j'ai l'impression que tous ceux qui ont contribué à sa création s'acharnent à prouver l'inexistence de Dieu, et réussissent le contraire.

À chaque fois qu'une découverte est faite, elle ajoute encore de la complexité et de la perfection au modèle de la nature et de la vie actuelle. En découvrant, il essaient de prouver que la vie n'est pas sortie de la main de Dieu, «Pouf, et Dieu créa Adam»... Mais comment des choses si complexes et si parfaites ont-elles pu être créées par le hasard? Et même si c'était vrai, ces choses n'auraient jamais eu le temps de s'adapter, d'évoluer en vue d'obtenir ce que nous connaissons maintenant, si elles n'avaient pas été prévues et conçues pour ça. Ce qui lie la religion et votre théorie: Dieu a créé les choses pour qu'elles évoluent et s'adaptent.

La Bible est symbolique, à la portée des humains du temps où elle fut écrite et elle contient seulement ce que l'homme a réellement besoin de savoir pour vivre une vie heureuse. Il ne faut pas la prendre au mot, mais creuser dans la Création pour comprendre la réalité de la Bible.

J'écris, j'écris, et je m'emporte. Mais vous, qu'en pensez-vous?


Cher Maxence,

À votre première question, je répondrai que je suis non-croyant, au sens où je ne crois ni à l'existence de Dieu, ni à son inexistence. Lors de mon voyage autour du monde à bord de Beagle, j'étais au contraire un croyant plutôt orthodoxe, considérant la Bible comme une source incontestable de savoir. Cependant, au cours de ce voyage et dans les années qui ont suivi, les observations que j'ai faites et les réflexions qu'elles m'ont inspirées m'ont peu à peu convaincu que l'Ancien Testament était une fausse histoire du monde, et qu'il n'y avait pas de raison d'y accorder plus de confiance que dans les livres sacrés des Hindous ou les croyances des Barbares. Et aussi belle que soit la morale contenue dans le Nouveau Testament, il me paraît difficile de nier que sa perfection dépend de l'interprétation que nous faisons de ses métaphores et de ses allégories. Je ne détaillerai pas ici les réflexions personnelles qui m'ont amené à cette conclusion, puisque ce n'est pas l'objet de votre question.

Le fait que je n'apporte pas plus de crédit aux textes sacrés que l'interprétation que l'homme peut en faire ne signifie pas pour autant que je sois convaincu de la nature matérielle du monde. En effet, il est tout à fait possible –et de mon point de vue très raisonnable– de penser que la cause première du monde est de nature spirituelle et douée d'intentionnalité, sans pour autant croire que cette cause première se révèle aux hommes. En fait, au moment où j'ai écrit «L'origine des espèces», il y a maintenant quelques années, l'idée que la cause première était douée d'un esprit intelligent, similaire, jusqu'à un certain point, à l'esprit humain, m'attirait énormément. J'avoue que, depuis, cette conviction s'affaiblit peu à peu et j'en viens à penser que le fait de savoir si la cause première du monde est douée ou non d'intentionnalité est inaccessible à l'esprit humain. Voilà pourquoi je me qualifie de non-croyant, et non pas d'athée.

Concernant votre deuxième question, que je reformulerais de la façon suivante: «Peut-on croire en l'existence de Dieu et être un bon scientifique?» je répondrais oui. Étant convaincu que la preuve de l'existence de Dieu ou de l'inexistence de Dieu est inaccessible à la raison humaine, je ne vois pas de contradiction entre une croyance et la pratique de la science, dont l'objet est d'identifier les causes naturelles des phénomènes observables. Cependant, permettez-moi de vous dire que vous êtes dans l'erreur lorsque vous semblez croire possible de prouver l'existence de Dieu par les découvertes scientifiques. Le fait que les découvertes scientifiques vous confortent dans votre croyance en Dieu n'a rien à voir avec une preuve; en effet, la même découverte scientifique confortera un athée dans sa croyance dans l'inexistence de Dieu. Il ne faut pas confondre une explication scientifique, fruit de la réflexion critique et de l'analyse des faits, et l'interprétation métaphysique que chacun peut en faire, selon ses croyances propres. La théorie de la gravitation est acceptée à la fois par des croyants et des athées, et chacun y voit une confirmation de ses propres convictions.

Vous dites que les découvertes scientifiques prouvent la complexité et la perfection de la nature. En ce qui concerne la perfection, je ne vois pas où elle se trouve dans la nature. Personne ne peut nier ni ne nie qu'il y a beaucoup de souffrances de par le monde. Certains tentent d'expliquer cette souffrance par le fait qu'elle sert à notre élévation morale. Mais le nombre d'hommes sur cette terre n'est rien comparé à celui des autres êtres sensibles. S'il existe réellement un Dieu omnipotent et omniscient, cette idée est révoltante, car quel avantage pourrait-il y avoir dans la souffrance de millions d'animaux inférieurs à travers les temps éternels? L'argument, ancien, de l'existence de la souffrance contre l'idée de l'existence de Dieu me parait très fort. Au contraire, il s'accorde très bien avec l'idée que les êtres organiques se sont développés par l'effet conjoint de la variation et de la sélection naturelle.
 
En ce qui concerne la complexité, si elle prouve l'existence de Dieu –ce dont je ne suis pas persuadé- alors la théorie de l'évolution par variation et sélection naturelle devrait vous réjouir. Elle est en effet très complexe, en tout cas plus complexe que le récit de la Genèse que l'on peut résumer, comme vous la faites, par «Pouf, et Dieu créa Adam». S'il y a une conception simple, voire simpliste, de l'origine de l'homme, c'est bien celle-ci. Concernant ma théorie, je me permets de vous signaler une erreur d'interprétation que vous faites –ou plutôt que vous répétez, car l'argument, bien que faux, n'est pas nouveau. Ma théorie du développement et de la diversification des êtres organiques par la variation et la sélection naturelle n'est pas une théorie du hasard. Si les variations apparaissent au hasard –ou tout au moins par l'action de causes que nous ignorons- le mécanisme de sélection naturelle n'est pas aléatoire; c'est le contraire. J'ai choisi ce terme par analogie avec la sélection artificielle faite par l'homme, qui consiste à choisir les reproducteurs non pas au hasard, mais en fonction de leurs caractères propres. C'est donc à l'opposé d'un phénomène aléatoire. Le différence entre la sélection artificielle et la sélection naturelle est que la première est intentionnelle, et l'autre non. J'ai démontré dans «L'origine des espèces» en quoi il existe une sélection non intentionnelle, mais il faut croire que beaucoup de personnes se permettent de donner leur point de vue sur ma théorie sans avoir lu le livre où je la présente, ni avoir une compétence en ce domaine. Sans vouloir vous offenser, je suis au regret de devoir vous faire ce reproche. Vous écrivez: «ces choses n'auraient jamais eu le temps de s'adapter, d'évoluer en vue d'obtenir ce que nous connaissons maintenant». Je me permettrai de vous poser la question: qu'est-ce vous en savez? Quelle est votre compétence en géologie, zoologie, botanique... qui vous permette de réfuter en deux lignes le fruit de décennies d'observation et de réflexion, et publié dans un livre de quatre cents pages ? (je précise que je ne vous tiens aucune rigueur de votre remarque. Je tenais simplement à vous signaler que, dans votre enthousiasme, vous vous êtes engagé sur un terrain peu sûr. Si vous voulez être un grand astronome et physicien, ce que je vous souhaite, je vous conseille d'éviter ce comportement et de noter scrupuleusement tous les faits qui pourraient être évoqués contre vos théories. C'est ce que je fais concernant la mienne, et je la tiens pour vraie non pas parce certains faits la confirment, mais parce que je pense avoir réfuté tous les faits qui semblent s'y opposer).

Il ne faut donc pas confondre, comme vous le faites, hasard, imprévisibilité, et non-intentionnalité. Le processus d'évolution par sélection naturelle est imprévisible dans ses détails, non-intentionnel, mais il n'en est pas pour autant un processus purement aléatoire.

Que ma théorie explique la diversité des êtres organiques par des processus non intentionnels ne prouve pas pour autant que la cause première du monde n'est pas douée d'intentionnalité, car il s'agit ici de convictions métaphysiques et non de science.

Ma théorie, pas plus que les autres théories scientifiques, ne peut être utilisée comme preuve, à charge ou à décharge, dans le débat sur l'existence de Dieu. Si tel était le cas, j'aurais la réponse à cette question; or, comme je vous l'ai expliqué précédemment, je ne l'ai pas.

Cordialement,

Charles Darwin