Julien Pellegrino
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Charles Darwin
Charles Darwin

     
   

Un certain Lamarck

   

Cher Monsieur Darwin,

Que pensez-vous des travaux de Lamarck concernant l'évolution? Ne croyez-vous pas que, comme l'a fort bien expliqué A.Langaney dans son livre « la philosophie...biologique»,  Lamarck avait pressenti les mécanismes évolutionnistes mais que le terme«héréditaire» (concernant les caractères «acquis»)a été mal interprété de nos jours (car associé à «génétique»)?

En bref, les caractères acquis (sous-entendu par les populations animales au cours du temps, pas par l'individu lui-même) ne sont-ils pas héréditaires (puisque les transformations progressives finissent par donner une nouvelle espèce...)?

Les écrits de Lamarck concernaient peut-être les espèces (et populations) et pas les individus... Auquel cas il n'aurait pas eu si tort que ça!

Veuillez excuser mon chauvinisme franchouillard!

Cordialement et admirativement,

Julien Pellegrino, enseignant de Sciences naturelles à Marseille


Cher Monsieur,

Je vois qu’au XXIe siècle, les Français ont toujours quelques difficultés à admettre que je ne le sois pas! Apparemment, à défaut d’avoir pu montrer que les mécanismes responsables de l’évolution proposés par Lamarck soient les bons, certains s’ingénient à vouloir démontrer qu’il aurait eu, en quelque sort, l’intuition des véritables mécanismes de l’évolution, que j'ai proposés. Je ne suis pas sûr que ce genre d’exercice soit très intéressant ; je ne suis pas sûr que ce soit le meilleur hommage que l’on puisse rendre à Lamarck. Mais puisque vous me posez la question, je vais essayer d’y répondre.

Une première précision pour commencer: il est possible que, à votre époque, les propriétés «héréditaires» des caractères acquis, tels que conçus par Lamarck, aient été mal interprétés car associés à «génétiques», mais une chose est certaine: ni moi ni personne, à mon époque, n’a pu faire cette erreur d’interprétation, car le concept et le mot de «génétique» nous sont inconnus. Il vaut mieux donc, à mon sens, si l'on veut discuter de cette question, s’en tenir à ce que Lamarck a écrit lui-même. A ce propos, il ne faut pas oublier que, selon ce que Lamarck a écrit dans son «Traité de philosophie zoologique» publié en 1809, l’hérédité des caractères acquis par l’usage et le non usage des parties n’est pas le mécanisme majeur de l’ évolution, qui est, selon Lamarck, le fait que la nature a donné «aux actes de l’organisation [des êtres vivants] la faculté de compliquer de plus en plus l’organisation elle-même», et a «conservé par les reproductions tous les progrès de composition dans l’organisation» (les citations entre guillemets sont tirées du «Traité de philosophie zoologique», première partie, chapitre VIII).

Je reconnais que je n’ai jamais tenu en grande estime la théorie évolutionniste de Lamarck. C’est peut-être un tort, mais c’est ainsi. Je n’ai jamais vraiment compris en quoi pouvait consister les mécanismes responsables de cette «faculté de compliquer de plus en plus l’organisation elle-même», et ce n’est pas ce que dit Lamarck qui m’a éclairé sur le sujet: selon lui, la nature produit cette faculté «en faisant accroître l’énergie du mouvement des fluides, et par conséquent celle du mouvement organique». Je ne vois pas en quoi ceci est une explication. Pour en revenir à l’hérédité des caractères acquis par l’usage ou le non usage des parties, qui, selon Lamarck, explique non pas la gradation dans la complexité des formes, mais la diversité adaptative des êtres vivants, je n’ exclus pas qu’elle existe et puisse, éventuellement, jouer un rôle minime dans l’évolution. Cependant, il est bien clair, comme l’ont d’ailleurs fait remarquer de nombreux opposants à ma théorie, que ce mécanisme est fondamentalement différent de celui que je propose, l’évolution par la sélection naturelle. Enfin, il est me semble clair, en ce qui concerne l’hérédité des caractères acquis par l’usage et le non usage des parties, qu’elle concerne, selon Lamarck, les individus et non les populations ou les espèces. Je cite les deux lois exprimés par Lamarck («Traité de philosophie zoologique», première partie, chapitre VII): «Première loi: dans tout animal qui n’a point dépassé le terme de ses développements, l’emploi plus fréquent et soutenu d’un organe quelconque, fortifie peu à peu cet organe, le développe, l’agrandit, et lui donne une puissance proportionnée à la durée de cet emploi; tandis que le défaut constant d’usage de tel organe, l’affaiblit insensiblement, le détériore, diminue progressivement ses facultés, et finit par le faire disparaître. Deuxième loi: tout ce que la nature a fait acquérir ou perdre aux individus par l’influence des circonstances où leur race se trouve depuis longtemps exposée, et, par conséquent, par l’influence prédominante de tel organe, ou par celle d’un défaut constant d’usage de telle partie; elle le conserve par la génération aux nouveaux individus qui en proviennent, pourvu que les changements acquis soient communs aux deux sexes, ou à ceux qui ont produit ces nouveaux individus». Il me semble que les choses sont clairement dites: il s’agit bien de l’ usage ou du non usage d’un organe, chez un individu au cours de son développement, qui en modifie les proportions de manière insensible et héréditaire, ce qui amène, par l’accumulation au cours des générations, au développement ou à la disparition visible de l’organe en question. S’il y a un point sur lequel je suis d’accord avec Lamarck, c’est que l’évolution joue au niveau des individus, et que, même si, à chaque génération, les modifications peuvent sembler insensibles, elles deviennent significatives par leur lente accumulation au cours du temps et des générations. Par contre, le mécanisme évolutif que je propose est fondamentalement différent: selon moi, le milieu -les «circonstances» auxquelles les individus sont exposés– ne génère pas les modifications héréditaires, mais sélectionne certains caractères héréditaires –et donc les individus qui les possèdent– qui apparaissent à chaque génération selon des mécanismes que nous ignorons (peut-être est-ce ce que vous qualifiez de « génétique ») mais qui sont indépendants des circonstances qui les sélectionnent.

Sincèrement vôtre,

Charles Darwin


Merci infiniment d'avoir répondu à ma question, je ne vous en admire que plus!

Je vais me replonger dans tout ça, tiens !

Cordialement,

Julien Pellegrino