Peter Pan
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Charles Darwin
Charles Darwin

     
   

Trop séduisant évolutionnisme 

   

Monsieur Darwin,

Malgré mes maigres connaissances sur le sujet (le niveau du baccalauréat a certainement beaucoup changé depuis votre époque mais ça vous donne une idée), il me semble que la logique «évolutionniste» ou «adaptationniste» que vous avez su distinguer dans le domaine biologique est reprise et réinterprétée dans de nombreux autres domaines: sociologie, anthropologie, sciences cognitives,... Peut-être cette application de vos théories à la politique, la vie en société, etc, existait-elle déjà de votre vivant? Je serais ravi que vous m'éclairiez sur ce sujet.

D'autre part, je veux croire que les responsables de Dialogus sont bien trop brillants pour avoir omis de vous faire parvenir un petit compte-rendu des avancées scientifiques majeures de ces dernières décennies... où figurait sans doute la description de la structure et du fonctionnement du cerveau, dont on sait désormais qu'il est formé de neurones formant entre eux des «réseaux neuronaux» différents d'un individu à l'autre et dont l'existence et l'importance obéissent peu ou prou aux lois que vous avez admirablement décrites en ce qui concerne l'évolution des espèces (enfin, je ne suis pas compétent là-dessus... mais c'est intéressant non?), c'est-à-dire que l'utilité et la fréquence d'«utilisation» d'un réseau garantit sa fortification (si un réseau est pertinent, adapté aux objectifs de l'organisme, il est maintenu, tandis qu'un réseau inutile disparaît rapidement).

Tout cela est à mettre en relation avec les mécanismes de la pensée humaine, et amène notamment à se poser des questions comme: à l'instar des neurones et de leurs réseaux, supports de cette intelligence, la pensée d'une personne se spécialise-t-elle/se définit-elle au cours du temps en laissant de côté de nombreuses potentialités de modes de raisonnement différents? Une fois les réseaux mis en place et le mode de pensée «fixé», sommes-nous condamnés à analyser ce qui nous entoure selon les mêmes schémas d'interprétation? Est-il possible de «revenir en arrière» sur ces spécifications de l'esprit? (oui: vous l'avez fait en repérant une logique «différente»... Chapeau!) Qu'est-ce que vous pensez de tout ça (à part que c'est peu clair)? Je lirai avec plaisir les thèses, remarques, digressions, corrections que vous inspirent ces considérations.

Avec tout mon respect.


Cher Peter Pan,

Concernant votre première question, il est vrai que plusieurs personnes travaillent à appliquer les principes de la théorie qui porte désormais mon nom à des domaines autres que la biologie. Je citerai par exemple les travaux récemment publiés du linguiste allemand August Schleicher, intitulés «La Théorie de Darwin et la science du langage». N'étant pas linguiste, je ne puis juger de la pertinence de ses travaux.

Concernant la généralisation de l'idée d'évolution et de survie du plus apte aux sociétés humaines, je dois bien entendu citer Herbert Spencer. Bien que je ressente une profonde admiration pour ses talents, je dois dire que ses conclusions ne m'ont jamais convaincu. Ses généralisations fondamentales (que l'on a comparées à l'importance des travaux de Newton en physique) peuvent être très intéressantes d'un point de vue philosophique, mais elles sont d'une nature telle qu'elles ne me semblent pas avoir le moindre intérêt scientifique.

Quant aux mécanismes du pouvoir mental des animaux et de la pensée humaine, beaucoup spéculent sur leurs natures; on pourrait indiquer des causes diverses. Mais, compte-tenu des connaissances de mon époque, ce ne sont que de simples conjectures dont nous ne pouvons apprécier la probabilité relative. J'estime donc inutile de les exposer! Je comprends que ma réponse puisse vous frustrer mais, comme je l'ai indiqué dans ma lettre précédente, je vous écris en date du dix-huit juin 1864, et si mon courrier voyage dans le temps et vous parvient, il n'en est pas de même pour moi. Je suis en 1864 et j'y reste. Je ne suis pas informé de ce qui se passe après. Les responsables de Dialogus ne m'instruisent pas du futur –la règle est claire– et quand bien même ils proposeraient de le faire, je le refuserais. Chacun doit vivre dans son temps. Nos relations épistolaires reposent donc sur une asymétrie fondamentale car, si vous pouvez connaître le passé, je ne peux connaître l'avenir et les concepts qui y naissent! J'espère donc que vous me pardonnerez de ne pouvoir répondre de manière plus précise à votre question.

Cordialement,

Charles Darwin