Pierre MEUNIER
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Charles Darwin
Charles Darwin

     
   

Théorie scientifique, vous avez dit scientifique

   

Monsieur,

J’ai lu vos contributions sur Dialogus, et plusieurs de vos remarques ont soulevé chez moi de la curiosité et quelques réserves. Je souhaiterai vivement pouvoir avoir un échange avec vous. Pour bien commencer mon échange, je tiens à me présenter brièvement surtout par soucis de politesse puisque vous ne me connaissez pas, alors que Charles Darwin est relativement connu au 21e siècle. Je suis attaché territorial, c’est-à-dire cadre de l’administration dans une mairie et m’occupe du développement économique. Les sciences en général me sont d’un grand intérêt, cependant j’admets que je ne connais que très succinctement votre théorie. J’en connais en gros les fondements, et les évolutions faites par d’autres scientifiques plus contemporains de mon époque. C’est d’ailleurs un peu l’objet de ma lettre.

Dans une de vos contributions vous dites que c’est une excellente nouvelle de constater que la science prenne le pas sur la religion. Et que vous pensez que seule l'approche scientifique peut nous permettre de comprendre le monde. Je comprends qu’en tant que scientifique, votre approche vous semble la meilleure pour comprendre les choses. D’une certaine façon votre croyance justifie la valeur de vos propres réalisations. Cependant, de nos jours ce type de raisonnement n’est plus considéré comme étant rigoureusement scientifique. Vous m’objecterez quelles sont les preuves de ce que j’avance ou encore qu’il vous importe peu cette considération puisqu’elle n’est pas celle de votre siècle. Je vous répondrais avec la pensée de votre siècle qu’en matière de vérité scientifique elle doit être établie universellement c'est-à-dire valable pour toutes les époques. Or c’est bien le problème, toute découverte scientifique peut à tout moment être renversée par une autre découverte scientifique. Ce que dit la science à un moment n’est plus ce qu’elle dira dans l’avenir. Bien souvent, une découverte scientifique n’est qu’une approximation grossière de la réalité. De nos jours, on ne pense plus que la science s’intéresse fondamentalement à la vérité, mais est plus une forme de construction de l’esprit qui permet de décrire de plus en plus efficacement cette réalité. Et nous ne confondons pas la réalité avec sa description. Qu’en pensez-vous?

Je complèterai ma réponse en vous disant que des scientifiques (plus proches de votre époque que de la mienne) ont montré qu’il n’existe pas de théorie scientifique (même en biologie) qui soit parfaitement cohérente (ou complète), y compris leur propre théorie (paradoxe!). Et cela au niveau des fondements, pas seulement dans les conclusions d’une théorie. Tout système scientifique, y compris la théorie de l’évolution, repose sur des bases qui ne pourront jamais être prouvées scientifiquement.

En somme, il n’est pas certain que l’approche scientifique puisse nous permette de comprendre le monde. Et je dirai, elle ne permet pas non plus de mieux le comprendre. Certes elle apporte un éclairage intéressant mais pas forcément le plus essentiel. La religion peut permettre d’être une approche pour comprendre le monde. Sa vérité n’est pas dans le prouvable (pas plus que la science au final), mais dans la foi. Or, la foi fait partie du monde, et peut l’expliquer. Je comprends bien que cette explication n’a rien de scientifique et est parfois/souvent en contradiction avec les faits. Je vous dirais «et alors?», l’important est de voir ce que l’on fait de cette «vérité» ou foi. Si elle amène à une vision plus grande des rapports humains, une sagesse plus précieuse, que m’importe que la base soit partiellement fausse: car c’est cela la condition humaine, agir même si l’on ne sait pas tout.

La science à l’inverse, une fois mal comprise: on croit que l’on a tout compris! Dans vos contributions vous rectifiez ce que les gens imputent à votre théorie, comme le génocide ou le racisme. Certes cela n’est pas contenu (même pas en germe) dans votre théorie. Mais, comme les bases de votre théorie ne seront jamais prouvables (et pour être rigoureux, ne pourront jamais être connues en totalité), vos descendants auront le loisir d’interpréter votre théorie comme ils le veulent. C’est malheureusement une réalité scientifique. Ce que j’essaye de vous dire, c’est qu’en homme de science vous devez prendre en compte le fait que votre contribution à la science ne peut que vous échapper. Votre responsabilité consiste à en tenir compte et à être moins certain que votre théorie (ou toute autre théorie scientifique) sera nécessairement un bienfait pour la compréhension du monde.

Comme je ne veux pas apparaître comme par trop moralisateur, je vais vous faire un aveu: je ne suis pas religieux et je crois pas en l’existence de Dieu. Cependant, j’admets que parfois, certains hommes de religion connaissent mieux le monde que beaucoup d’hommes de science.

Peut-être tomberons-nous d’accord sur la croyance suivante en conclusion de ma lettre.

Je crois que deux lignes de poésie, parfois nous en disent plus sur le monde que tout un recueil de science ou de religion. Il n’y a bien souvent pas d’explication à la poésie et pourtant elle peut nous emmener très loin, bien au-delà des dieux et des courbes mathématiques.

Je serais très heureux d’avoir de vos nouvelles.

Très cordialement,

Pierre MEUNIER


Cher Monsieur,

Je vous remercie de votre courrier. Vous y développez des arguments intéressants, avec lesquels je suis en partie d’accord, mais qui, cependant, n’invalident pas la prétention de la science à permettre de mieux comprendre le monde.

Votre propos, si je le résume, est le suivant : «La science prétend permettre de comprendre le monde. Or, cette prétention est infondée pour les raisons suivantes : - tout système scientifique repose sur des bases qui ne pourront jamais être prouvées; - une théorie scientifique peut être renversée par une autre, ce qui prouve qu’elle n’a pas de valeur universelle, malgré sa prétention. En fait, les théories scientifiques constituent un système de croyances correspondant à une construction de l’esprit qui permet de décrire de plus en plus efficacement cette réalité, mais qui ne peut dire la vérité. De plus, comme il ne faut pas confondre la réalité avec sa description, la science ne peut pas prétendre dire la vérité sur la réalité du monde.»

Ce que vous dites là est une critique du scientisme et du réalisme naïf, et je suis plutôt d’accord avec vous. Vos objections faites à la science sur sa capacité à proposer une compréhension absolue et complète de la réalité du monde en soi sont justifiées. Cependant, je vous fais remarquer deux choses :

- l’activité scientifique, tout au moins telle que je la conçois et la pratique, n’a pas pour ambition une compréhension absolue, complète et définitive du monde en soi, mais de proposer des mécanismes explicatifs empiriquement vérifiables de la réalité du monde matériellement perceptible. Je n’ai jamais présenté ma théorie comme une théorie définitive capable d’expliquer la totalité de la complexité et de la diversité des êtres vivants sur terre, mais comme un mécanisme explicatif principal (et pas forcément unique) de l’origine de la diversité des êtres vivants présente telle qu’on peut l’observer à l’heure actuelle et passée telle qu’on peut la déduire de l’étude des archives fossiles. Si vous la définissez comme une construction de l’esprit qui permet de décrire de plus en plus efficacement la réalité (c’est-à-dire plus efficacement que les autres constructions de l’esprit que sont les mythes religieux ou les théories scientifiques concurrentes), cette définition me satisfait. 
- ces critiques ne s’appliquent pas spécifiquement à l’approche scientifique de la compréhension du monde, mais elles sont aussi –et j’ajouterais encore plus– valables pour toute tentative de compréhension du monde, qu’elle soit scientifique, religieuse, mystique, poétique... Si tout système scientifique repose sur des bases qui ne peuvent être prouvées (en effet, l’activité scientifique repose sur le postulat que la réalité perceptible des choses est, jusqu’à un certain degré, compréhensible par la perception, la raison et la logique, postulat effectivement indémontrable), cela est vrai, sinon encore plus vrai, pour les autres constructions de l’esprit (un croyant pourrait m’objecter que la religion n’est pas une construction de l’esprit mais une réalité de nature spirituelle; il est cependant facile de réfuter cet argument en disant que prétendre que la religion n’est pas une construction de l’esprit, est justement une construction de l’esprit!). Si, d’autre part, nous distinguons, comme vous le dites, la réalité de sa description, en partant du principe (développé, si je ne m’abuse, par Kant dans sa Critique de la raison pure), que la réalité en soi est inconnaissable, et donc, à fortiori, incompréhensible, alors ceci est vrai pour toute activité humaine, pas seulement pour l’activité scientifique. De même, si une théorie peut être renversée par une autre, il y a quantité de religions, de mythes et de croyances qui, autrefois florissantes, ont disparu. Quant à celles qui existent de nos jours, qui nous dit combien de temps elles dureront encore ?

Donc, si la science ne peut pas dire la vérité, la religion, la poésie… ne peuvent pas la dire non plus! Ainsi, selon moi, les ambitions de la science comme méthode pour comprendre le monde peuvent être limitées, mais elles ne sont pas invalidées pour autant; et les autres approches sont soumises aux mêmes limitations. Donc, les limitations que vous apportez aux prétentions scientifiques, qui sont –du moins en partie– justifiées, ne peuvent pas servir à légitimer une autre manière de comprendre le monde –j’entends par là le monde empiriquement perceptible.

Bien que je ne sois pas un spécialiste de la philosophie des sciences, je relève également dans votre argumentation quelques erreurs de raisonnement. En effet il y a une contradiction entre le fait de refuser à la science sa capacité de comprendre le monde parce qu’elle est une croyance, et celui de penser que la religion peut avoir cette capacité justement parce qu’elle est basée sur la foi. Si la foi n’est pas une croyance, je ne sais pas ce que c’est! Donc, suivant votre propre raisonnement, si on dénie à la science toute capacité à comprendre le monde parce que c’est une croyance, on doit le dénier encore plus à la religion. Or vous semblez faire l’inverse. Votre argument que, la foi étant partout, elle est ainsi justifiée comme méthode de compréhension du monde (argument qui, soit dit en passant, n’est pas nouveau) ne tient pas. D’une part, la foi n’est pas partout ; d’autre part, elle est multiple. Si la vérité c’est la foi, alors les vérités d’un chrétien, d’un musulman, d’un juif, d’un bouddhiste, d’un animiste, d’une hindou... sont toutes différentes, sans parler des différences entre chrétiens catholiques, protestants, orthodoxes ; musulmans chiites et sunnites ; bouddhiste du grand et du petit véhicule... Or, ces religions proposent des mythes explicatifs du monde qui sont non seulement différents mais éventuellement contradictoires (et, soit dit au passage, les partisans de ces différentes religions se sont réciproquement et régulièrement massacrés à propos de ces différences).

La foi est une expérience subjective et personnelle. On ne peut donc se baser sur elle pour définir une vérité autre que personnelle, locale et subjective. Elle n’a donc aucune valeur universelle, contrairement à ce que vous dites. Je pense d’ailleurs que notre conception de l’universalité de la connaissance est erronée; en gros, vous confondez universalité et absolu. Le fait qu’une théorie scientifique puisse être remise en cause lui enlève prétention à une connaissance absolue; à mon sens, ça ne lui enlève pas pour autant prétention à l’universalité. Par exemple, ma théorie de l’évolution par sélection naturelle a prétention à l’universalité dans le sens où elle a prétention à s’appliquer à l’ensemble du monde vivant sur terre, et à expliquer (à être la principale explication de) la diversité des êtres vivants passées et actuels et de leur filiation. Cela ne signifie pas qu’elle ne puisse pas être remise en cause dans le futur. Elle est donc relative, mais universelle. A l’inverse, une explication d’ordre mystique ou théologique a la prétention d'être absolue (elle ne peut pas être remise en cause) et perd, de ce fait, son caractère universel. En effet, sa justification relève de la foi ou de l’expérience mystique, qui est personnelle et subjective.

La foi n’a de valeur que pour celui qui l’a. C’est donc un système qui n’a de référence qu’en lui-même. Une théorie scientifique, en revanche, a une référence extérieure, sa concordance avec la réalité empiriquement perceptible. C’est une différence fondamentale, que vous soulignez mais à laquelle vous n’attachez pas assez d’importance, entre une approche scientifique et non scientifique de la compréhension du monde. Comme vous dites, la science «permet de décrire de plus en plus efficacement la réalité», alors que la religion donne des explications qui sont «parfois/souvent en contradiction avec les faits». Pour moi, cela pose effectivement un problème, car, qu’est-ce qu’une «explication en contradiction avec les faits», sinon une explication fausse? Vous me répondez «et alors?». La réponse, permettez-moi de vous le dire, est un peu facile, car c’est justement le cœur de la question. Que veut dire «comprendre le monde» grâce à des explications «en contradictions avec les faits»? Si vous voulez traiter véritablement le problème de la validité de la connaissance scientifique et de sa capacité ou de son incapacité à «comprendre le monde», il faut bien que vous répondiez à cette question. Vous ne pouvez pas vous contenter, comme vous le faites, d’un «et alors?» Or, vous n’y répondez pas, et glissez sur un autre terrain, celui de la morale («vision plus grande des rapports humains», «sagesse plus précieuse»). Je ne pense pas que la connaissance scientifique donne, en soi, un brevet de sagesse. Comme vous dites, «certains hommes de religion connaissent mieux le monde que beaucoup d’hommes de science». Mais l’inverse est aussi vrai, et certains hommes de science (de même, certains maçons, certains paysans, certains marins...) connaissent beaucoup mieux le monde que beaucoup d’hommes d’Église. Cette considération générale est certes vraie, mais elle n’apporte pas grand-chose. De plus, la valeur morale que peut trouver de la religion n’a pas de rapport avec sa valeur explicative. Aussi belle soit la moralité du Nouveau Testament, il est difficile de nier que la perfection que nous pouvons y trouver dépend de l’interprétation que nous faisons maintenant des métaphores et allégories qu’il contient, et de son pas de sa lecture littérale.

En ce qui concerne la responsabilité du savant quant aux conséquences morales de ses découvertes qui, de toute manière, lui échappent, je ne vois pas très bien où vous voulez, concrètement, en venir. Suggérez-vous que, au prétexte que ma théorie puisse être mal utilisée, j’aurais dû ne jamais la publier? Outre le fait que, si je ne l’avais pas fait, quelqu’un d’autre –en l’occurrence Alfred Russel Wallace– l’aurait fait à ma place, votre remarque comporte deux grosses failles. La première est d’ordre moral: vous demandez au scientifique d’être moralement responsable des conséquences de sa théorie, tout en reconnaissant que, de toute manière, elle lui échappe: comment quelqu’un peut-il être tenu pour moralement responsable de quelque chose qui, par nature, lui échappe? La seule conclusion logique est que l’Homme devrait s’interdire de connaître, puisque toute connaissance peut être potentiellement dangereuse (ceci ne résout d’ailleurs pas le dilemme moral, car l’absence de connaissance nouvelle peut avoir en théorie -et en pratique- des conséquences néfastes). Deuxièmement, une fois de plus, votre remarque n’a rien de spécifique à l’activité scientifique. Vous parlez de génocide: à ma connaissance, les querelles religieuses ont fait beaucoup plus de victimes que les querelles scientifiques. Si responsabilité du savant il y a, c’est dans la pratique de son activité de recherche et non dans l’énoncé de théories, et il me semble que vous faites la confusion entre les deux.

Enfin, en ce qui concerne votre dernière proposition, «deux lignes de poésie, parfois nous en disent plus sur le monde que tout un recueil de science ou de religion», suis-je d’accord avec elle? Donnez-moi deux lignes de poésie qui en disent plus sur l’origine des espèces que mon ouvrage, et je serai d’accord avec vous.

Quant au plaisir que l’on peut trouver à la poésie, c’est une affaire de goût. Jusqu’à l’âge de trente ans, la poésie de diverse nature, comme les oeuvres de Milton, Gray, Byron, Wordsworth, Coleridge, m’a procuré de grands plaisirs, ainsi que la lecture de Shakespeare, en particulier ses pièces historiques. Mais je dois dire que maintenant, je ne supporte plus de lire une ligne de poésie. J’ai essayé de relire Shakespeare, et je l’ai trouvé tellement ennuyeux que ça m’a donné la nausée. D’un autre côté, les romans d’imagination, quoique pas toujours d’un très haut niveau, sont pour moi depuis plusieurs années une merveilleuse source de soulagement et de plaisir, et je bénis souvent tous les romanciers. J’aime tous les romans, pourvu qu’il soient relativement bien écrits et qu’ils aient une fin heureuse – une loi devrait d’ailleurs passer pour interdire les romans qui finissent mal! Selon mon goût, un roman, pour être de première classe, doit contenir un personnage que l’on puisse aimer, et si c’est une jolie femme, c’est encore mieux!

De toute manière, mon principal plaisir tout au long de ma vie a été et reste le travail scientifique, et l’excitation qu’il me procure me permet d’oublier pour un temps, ou de repousser, les désagréments de la vie quotidienne, en particulier mes problèmes de santé. Entendons-nous bien! Je ne veux pas dire par là que je dénie tout intérêt à la réflexion ou pratique métaphysique (d’essence matérialiste ou spirituelle), à l’activité poétique, ou à toute autre activité humaine que la pratique scientifique. Je dis simplement qu’il ne faut pas mélanger les choses. Or, il y a dans votre propos deux éléments, l’un pertinent et l’autre moins, que vous mélangez: d’une part, une critique d’une conception scientiste de l’activité scientifique, avec laquelle je suis globalement d’accord (à ceci près que, si elle limite les ambitions que peut avoir la science, elle n’invalide pas pour autant la pratique scientifique comme une méthode de compréhension du monde, qui tire sa spécificité, et sa légitimité, de la confrontation des énoncées théoriques avec les faits); d’autre part, une réduction erronée de l’activité scientifique à une pratique scientiste, qui vous amène à dénier à la méthodologie scientifique sa capacité à expliquer, mieux qu’une autre, la réalité perceptible du monde, et, à partir de là, une confusion entre capacité à expliquer la réalité empiriquement perceptible du monde, capacité à proposer une conception métaphysique (matérialiste ou spiritualiste) du monde au-delà de sa réalité empiriquement perceptible, capacité à élaborer et justifier une morale, capacité à procurer une émotion esthétique… qui vous amènent à des considérations soit fausses soit tellement générales qu’elles ont, de mon point de vue, plus de superficialité que de profondeur.

Cordialement,

Charles Darwin


Monsieur,

Je vous remercie vivement de votre courrier, de vos réponses, vos remarques et développements. En toute honnêteté et sans flatterie, je trouve votre réflexion pertinente. Or comme je diffère de votre approche sur certains points, cela m’oblige à tenter de développer plus profondément ma propre pensée (ce qui n’a pas été facile, je dois bien l’avouer). Mais devant votre gentillesse à me répondre et vos convictions solidement construites, je ne peux que faire un tel effort.

Tout d’abord, j’ai bien compris que vous n’aviez pas une conception scientiste («réalisme naïf») de la science, c’est-à-dire croire que la science amènerait à la compréhension absolue de la réalité. Cependant, vous pensez que le but plus raisonnable de la science est de mieux comprendre le monde, et d’apporter à notre connaissance un certain nombre de mécanismes (ou éléments) explicatifs des phénomènes perceptibles. C’est bien là où nos deux approches de la science diffèrent. Pour ma part, la science a pour but de décrire, suivant un système conventionnel (et non pas réel), les phénomènes; elle n’a pas pour but de les comprendre ou même de les expliquer.

Pour bien me faire comprendre je vais partir d’un exemple: la théorie newtonienne de l’attraction universelle. Cette théorie que vous devez connaître, postule en gros que les corps s’attirent au moyen d’une force en fonction de leur masse. Cette théorie était très mal vue à l’époque où elle est sortie car les contemporains de Newton comprenaient très mal cette notion de force. Cette théorie est très intéressante pour plusieurs raisons. Premièrement c’est l’une des toutes premières théories explicatives de phénomènes visibles: la raison de l’attraction c’est l’existence de forces. Il est à noter que, tout comme votre théorie, elle a une prétention universelle. Deuxièmement, elle ouvre le champ à tout un pan de la science: la dynamique, qui est d’une certaine façon, le fondement de toute la science physique actuelle dans le sens de la recherche des liens et des causes des phénomènes physiques. A mon époque, tout le monde a admis la notion de force et la comprend intuitivement. Or, le plus intéressant dans cette théorie, c’est que ces fondements sont faux. Cette théorie a été remplacée au début du 20e siècle par une théorie «plus puissante», la théorie de la relativité restreinte puis générale d’Einstein. Ces théories, d’une part expliquent qu’il n’existe en aucun cas des forces, mais en gros des déformations de l’espace-temps du fait de la présence de masses qui expliquent la trajectoire (et la soi-disant attraction) des corps. Si vous voulez plus de détails sur ces théories plus modernes, vous pouvez demander à vos contacts de Dialogus.

La théorie newtonienne reste cependant très présente dans notre science contemporaine; certains pensent, à tort, que cela provient du fait que la théorie de la relativité est juste une extension (une amélioration) de la théorie de Newton. En fait non, ce sont deux théories incompatibles avec des approches radicalement différentes. D’ailleurs, des scientifiques ont essayé d’introduire la notion de force dans les apports de la théorie de la relativité. Ils ont abouti à une nouvelle physique contradictoire avec ce que nous observons.

La théorie de Newton est toujours largement utilisée, même si elle est fausse. En effet, son degré de précision suffisant et de simplicité, bat largement la théorie d’Einstein pour rendre compte de l’évolution de bon nombre de phénomènes physiques! La théorie d’Einstein aboutirait aux mêmes résultats, en plus précis, mais surtout avec une complexité totalement inutile. En somme, on utilise la théorie newtonienne car, même si elle est fausse, elle donne des résultats très proches de la réalité, je dirais même à des degrés de précision qui ne permettent pas de la disqualifier. D’une certaine façon, ici, la science, sans rien comprendre à la réalité, réussit pourtant à être performante et à décrire très correctement la réalité.

Pour la petite histoire, le même débat entre est-ce que la science décrit ou explique, existe également pour les théories d’Einstein. Ces théories sont largement incompatibles, pour le moment, avec d’autres théories qui pourtant ont, elles aussi, montré leur efficacité: théorie des quanta... De même, à l’origine, Einstein, pour construire sa théorie de la relativité restreinte, avait postulé que la vitesse de la lumière était finie et limitée. Aujourd’hui, on sait que cette hypothèse de base est complètement inutile dans la construction de la relativité restreinte. En réalité, la finitude de la vitesse de la lumière n’est pas un postulat de base à la théorie, il en est une simple conséquence (ce qui change totalement le propos explicatif de cette théorie).

Les théories scientifiques ne sont donc pour moi que conventionnelles et très limitées quant à leur pouvoir de compréhension. D’ailleurs, de nos jours, les théories physiques sont très spéculatives (reposent sur des éléments très difficilement vérifiables) et très mathématiques. Leurs complexités les rendent parfois très puissantes du point de vue du calcul, mais très réduites quand à leur compréhension des causes des phénomènes.

Il existe un principe en science moderne qui s’appelle le rasoir d’Okham. Ce principe dit (en gros) que s'il existe deux ou plusieurs théories qui expliquent un phénomène, c’est la théorie la plus simple qui doit être tenue pour vraie. Ce principe qui n’est pas fondé scientifiquement parlant, pose plusieurs problèmes. Comment définir la simplicité d’une théorie en comparaison d’une autre, surtout lorsqu’elles ne sont pas établies sur les mêmes principes? De plus, ce principe pourrait de fait exclure des théories vraies (en tout cas plus vraies), comme par exemple préférer la théorie de Newton à la théorie d’Einstein, plus complexe mais plus juste. En réalité, rassurez-vous, ce principe est peu utilisé par les scientifiques. Actuellement, les scientifiques acceptent de travailler sur plusieurs théories contradictoires entre elles, tant qu’elles fournissent des résultats proches de la réalité observable. L’efficacité des théories est préférée à leur pouvoir explicatif, en grande partie parce que la science, de nos jours, sous-tend bon nombre d’applications industrielles, ce qui n’était pas le cas à votre époque. Mais aussi parce que, la science ayant progressé, des théories puissantes ont montré, comme je vous l’ai écrit dans ma précédente lettre, que toute théorie scientifique, aussi fine soit-elle, ne peut en aucun cas être complète. Cette incomplétude inhérente à la science elle-même, fait qu’il est plus prudent d’abandonner l’idée que la science a un quelconque pouvoir explicatif, ce n’est pas en définitive sont but. Encore une fois, l’explication est purement conventionnelle et datée dans le temps et dans l’espace.

Concernant l’universalité de la science, je reconnais avoir eu une conception erronée de cette notion. Mais une fois corrigée grâce à vous, la notion d’universalité appelle alors un nouveau commentaire.

Vous admettez le caractère relatif de votre théorie (puisqu’elle sera remplacée dans l’avenir), mais vous la pensez universelle, puisqu’elle s’applique à tous les êtres passés et actuels et à leur filiation. Cependant, là encore, c’est hautement spéculatif. De nos jours, par exemple, certaines théories, pour rendre compte de certains phénomènes, commencent à penser que les lois scientifiques ne sont pas invariables, et que les constantes ne sont pas si constantes que cela. Les lois physiques ou même biologiques, ne sont pas forcément les mêmes dans un autre temps et dans un autre lieu. De même, il existerait peut-être des phénomènes sans cause ou des phénomènes uniques (donc non reproductibles, ce qui est pourtant une des bases de la science de votre époque). Tout ce que je dis là est évidement spéculatif, mais si ces théories existent, c’est parce que des failles immenses sont apparues dans les théories qui prétendent le contraire. Je ne penche pour aucune théorie, mais je constate que la science de plus en plus s’éloigne de la réalité concrète pour aller dans des univers hautement spéculatifs et mathématiques. Même les sciences «molles» comme la biologie ou l’histoire n’échappent pas à ce processus. Votre propre théorie connaît à l’heure actuelle une multitude d’évolutions, souvent en contradiction les unes avec les autres. Les observations de plus en plus fines de la réalité aboutissent, en général, à abandonner certaines théories (pour un temps, car souvent par une ironie de l’histoire, elles refont surface lors de nouvelles découvertes), mais aboutissent aussi à un nouveau foisonnement de théories encore plus nombreuses et de plus en plus complexes. La complexité des phénomènes étudiés échappe vraisemblablement à notre cerveau et à notre capacité de compréhension.

Bien sûr, on pourrait dire, comme vous le faites, que ces critiques, notamment sur l’aspect explicatif limité, s’appliquent à tous les autres phénomènes humains comme la religion ou l’art. Certes, mais il faut, me semble-t-il, quand même préciser certaines choses car j’ai l’impression que la religion agit presque à l’inverse de la science. Elle est une explication du monde, alors que par ailleurs elle le décrit de manière fausse, ce qui vous semble contradictoire. En tant que scientifique, vous dites que, puisque la description de la religion sur la réalité est fausse, son explication ne peut qu’être fausse. Et bien je crois que ce raisonnement, qui paraît raisonnable et parfaitement logique, n’est pas paradoxalement forcément juste. C’est tout le sens de mon «et alors?» qui vous paraît un peu court et superficiel.

C’était en fait une ironie de ma part, mais qui visait à dire: d’une part, attention! Ce qui vous paraît logique et rationnel ne l’est pas forcément. Cela paraît logique que 1+1=2 (ce n’est pas le cas en algèbre de Boole (1+1=1), ou dans le cas de l’addition des vitesses en physique 1+1<2), cela paraît logique que par 2 points il ne passe qu’une seule droite et pourtant… D’autre part, même si la religion (dans le droit canon) vise théoriquement à une explication absolue et à ce titre elle en perd toute légitimité et toute universalité, cela ne se passe pas comme cela dans les faits. Prenons un exemple, la religion pour certains (donc pas pour tous, tiens voilà encore la relativité comme en science) dit qu’il existe quelque chose de supérieure à l’homme et qui l’a créé. Cette proposition est religieuse, mais pas scientifique en tant que telle. Ce n’est pas non plus une tautologie, ou une évidence, même si cela reste un argument très raisonnable, puisque l’homme n’a pas existé de tout temps et que l’homme est soumis à des lois supérieures (lois physiques qu’il ne peut enfreindre par exemple et qui lui ont permis d’exister). Ce que je veux dire, pourquoi avoir la preuve scientifique d’un phénomène pour dire qu’il existe? En somme, n’existe-t-il pas des phénomènes qui échappent à la méthodologie scientifique, puisque l’on sait aujourd’hui qu’elle ne pourra jamais être complète? Et justement n’est ce pas les phénomènes les plus importants, ceux qui sont hors de portée de la compréhension humaine, qui sont les plus révélateurs de la profondeur de notre réalité et de notre monde. Certains fondements des autres activités humaines sont de cet ordre.

Les contradictions de la religion et leur faiblesse «scientifique» apportent paradoxalement toute une richesse et complexité à l’homme. L’erreur, l’illogisme, la contradiction font aussi partie de l’homme et sont parfois plus explicatifs de ce qu’il est, qu’une certitude scientifique. Les fondements de l’homme ne sont pas pour l’essentiel des fondements scientifiques. Et la réalité de l’homme est bien éloignée des théories scientifiques.

Par contre, je suis en totale adéquation avec vous sur les dérives des religions et leurs victimes. Cependant je me dois de vous informer que malheureusement, au 20e siècle, la science et son corollaire la technologie, ont commencé à commettre des ravages bien plus impressionnants que tout ce que vous avez pu connaître à votre époque. D’un côté, nous, vos enfants avons connu beaucoup de progrès grâce à la science, mais également au nom ou «grâce» à cette même science, nous avons connu énormément de morts, d’exploitations, de pollutions, de misères et de guerres technologiques avec des armes qui, si je vous en décrivais les effets , vous sembleraient, pour votre époque, comme une barbarie inouïe et un recul absolu du progrès. La science est-elle responsable de tous les maux, non, bien évidemment, ce sont les hommes (et donc également les scientifiques qui, jusqu’à preuve du contraire, font partie de l’espèce humaine, à moins que la sélection naturelle ait réussi à produire une nouvelle classe d’êtres…). Etonnamment notre époque, qui connaît de spectaculaires avancées scientifiques et donc, de votre point de vue, une meilleure connaissance de notre monde, est en train de le saccager. Rassurez vous, je n’attends pas que la science soit la solution à tous nos maux. Mais cela interpelle que le progrès tant attendu par les scientifiques ne soit pas au rendez-vous.

Je reste cependant positif, et je pense que nous trouverons des solutions collectivement. D’une certaine façon, c’est un acte de foi. Et c’est cet acte de foi qui nous sauvera, pas les équations. D’ailleurs, si la sélection naturelle a retenu le mécanisme de la foi (pas forcément béate et soumise au dictat d’une religion), c’est qu’il existe une pertinence profonde à celui-ci… Je crois que souvent la foi conduit à des errements, mais parfois elle corrige les errements de certains scientifiques (c’est de l’humour…).

Je tiens également à préciser un point que vous soulevez dans votre lettre. Quand je vous parle de responsabilité du scientifique, ce n’est pas forcément un acte de moralité. De plus, si je vous parle d’être responsable des conséquence de sa théorie, alors qu’elles lui échappe, je ne parle pas d’une responsabilité légale au vu d’éléments qui sont inconnus et futurs. Je parle d’une responsabilité au sens où, puisque vous savez que votre théorie justement vous échappe, vous devez être plus modeste, moins certain de son caractère explicatif et universel. Cette modestie scientifique, permettrait à la science d’être de nos jours moins arrogante et d’être plus questionnée sur ces fondements et surtout sur ces effets. Pour régler les problèmes que pose la science, les scientifiques s’estiment les plus compétents, puisqu’ils sont les plus aptes à comprendre ce qu’ils produisent. Le problème c’est qu’ils en deviennent juges et parties. Leur responsabilité devrait les pousser à accepter l’intervention d’autres corps sociaux, d’autres phénomènes humains dans leur propre champ d’activité. «Science sans conscience n’est que ruine de l’âme», la responsabilité du scientifique c’est justement de comprendre qu’il n’existe pas qu’une conscience scientifique, et que celle-ci, face à la réalité, ne peut être que très étroite.

Enfin, vous me dites que vous serez d’accord avec la proposition suivante: «deux lignes de poésie, parfois nous en disent plus sur le monde que tout un recueil de science ou de religion»; si je vous donne deux lignes de poésie qui en disent plus sur l’origine des espèces que votre ouvrage. J’ai bien compris que votre réponse est une forme de pirouette, une pirouette sérieuse mais une pirouette quand même. Car, nous ne sommes plus sur le même plan de réalité. Sans vouloir vous vexer ou minimiser votre apport à la science, je voulais parler de réalités autrement plus importantes pour l’homme que la sélection naturelle. Par exemple l’amour ou même la vie dans ses mystères et non pas dans sa description. Cependant je vais faire un effort et tenter de vous donner satisfaction, mais grâce également à une pirouette. Voilà mon poème:

Prenez un chapeau, où seraient contenues toutes les lettres de l’alphabet
Et également tous les signes de notre langue aimée
Tirez au hasard une de ces lettres ou de ces signes
Remettez dans le chapeau votre prise si digne
Recommencez cette opération à l’infini
Lisez votre découverte, des sciences bénie
Vous aurez tôt ou tard une surprise divine
Non seulement les écrits de Charles Darwin
Mais aussi des théories plus complètes et abouties
Que n’auraient pu produire mille génies

Bon je reconnais que l’aspect poétique est consternant, car j’ai dû faire moi-même ce poème. L’intérêt de celui-ci ne réside pas dans ses rimes somptueuses, mais plus dans le fait que, grâce à lui, vous êtes sûr qu’il vous permet de trouver le moyen d’écrire un texte qui contient non seulement vos propres écrits mais également des explications plus pertinentes de votre sélection naturelle. Bien sûr la seule chose qu’il faut avoir c’est l’éternité pour vie, et des connaissances scientifiques pour séparer le bon grain du mauvais. Comme quoi tout est dans tout. D’une certaine façon, ce texte contient toutes les théories scientifiques pertinentes et celles qui ne le sont pas. Il inclut également à un moment donné (toute la difficulté est là), une description complète (si elle existe) de la réalité (et de ses virtualités), par contre il n’est absolument pas performant pour la comprendre. Il est en somme la quintessence même de ce vers quoi tend la science actuelle. Autre fait remarquable, il contient également toutes les religions et toutes les poésies du monde passées, présentes et à venir.

Au-delà de la pirouette, le texte issu de la méthode, contenu dans le «poème» contient des propriétés remarquables sur le plan mathématique et scientifique, notamment des correspondances avec le fameux théorème d’incomplétude que j’évoquais tout à l’heure.

Je dirais en conclusion, la même chose que vous: mes remarques n’ont rien de spécifique à l’activité scientifique. Car je crains que toutes activités humaines ne renvoient qu’à l’homme et à sa conception des choses, mais absolument pas à la réalité des choses. Contrairement à ce que j’ai pu vous laisser croire, je ne dénigre pas l’activité scientifique. Mais, je pense qu’inconsciemment et souvent consciemment, les scientifiques pensent, par leurs découvertes, qu’ils comprennent mieux la réalité. Vanitas vanitatum. Je crois qu’au contraire, c’est parce qu’ils la décrivent de mieux en mieux qu’ils s’éloignent de plus en plus des fondements de celle-ci (fondements qui ne sont pas que scientifiques). Je crois que les scientifiques (mais comme d’autres collectifs) devraient être plus modestes et maintenant savoir que décrire n’est pas comprendre, et que donner une cause à un phénomène ne veut pas dire que cette cause soit la bonne ou valable en tout temps et en tout lieu.

J’espère que vos problèmes de santé pourront être soulagés et n’empêcheront pas votre travail scientifique. Je serai à nouveau très heureux d'avoir de vos nouvelles.

Très cordialement,

Pierre MEUNIER


Cher Monsieur,

J'ai lu votre deuxième lettre, et je dois dire que je ne vois pas ce qu'elle apporte de nouveau à votre courrier précédent.

Vous déniez à la science sa valeur explicative, c'est-à-dire, pour reprendre votre propre formule, sa capacité à «apporter à notre connaissance un certain nombre de mécanismes (ou éléments) explicatifs des phénomènes perceptibles», et ne lui concédez qu'une activité descriptive des phénomènes «suivant un système conventionnel (et non pas réel)».

Votre argument est qu'une théorie scientifique peut être fausse, et vous prenez comme exemple la théorie de Newton, dont un dénommé Einstein a, selon vous, montré quelle était fausse. Je ne connais ni Einstein ni sa théorie, mais je veux bien vous croire sur ce point. Le problème est que votre argumentation ne tient pas la route, et que vous vous contredisez vous-même. En effet, je constate que, après avoir nié à toute théorie scientifique une quelconque valeur explicative, vous dites le contraire quelques lignes plus loin, en disant que les théories de M. Einstein «expliquent qu'il n'existe en aucun cas des forces, mais en gros des déformations de l'espace temps du fait de la présence de masses qui expliquent la trajectoire (et la soi-disant attraction) des corps».

Au-delà de vos propres expressions que je souligne, l'exemple que vous citez démontre exactement le contraire de ce que vous prétendez. En effet, si les théories de Newton et d'Einstein diffèrent à propos d'un même fait (par exemple, une pomme qui tombe), c'est bien qu'elles diffèrent sur autre chose que la description du fait, puisque le fait est décrit de la même manière dans les deux théories (la pomme tombe de la même manière), et donc qu'elles ont donc autre chose qu'une simple capacité descriptive.

Une théorie scientifique a toujours, à des degrés divers, une valeur générale au-delà de l'observation et de la description des faits, qui sont par définition isolés. C'est ce qui confère à une théorie scientifique sa capacité à proposer «un certain nombre de mécanismes (ou éléments) explicatifs des phénomènes perceptibles», ce qui va au-delà d'une simple description, et ce qui fait d'ailleurs qu'une théorie puisse être fausse et remplacée par une autre, alors que les «phénomènes perceptibles» (une pomme qui tombe) sont les mêmes. Le fait qu'une théorie soit fausse n'est en rien un argument contre le fait qu'une théorie scientifique a vocation à avoir un pouvoir explicatif. En effet, une explication peut être fausse, ou incomplète, sans pour autant vider de son sens la notion d'explication.

Concernant le rasoir d'Occam, ce principe n'est pas précisément de la science «moderne», puisque son auteur, le moine franciscain Guillaume, originaire du village d'Occam, dans le Surrey, a vécu au XIVème siècle.

D'autre part, vous n'avez pas bien compris le principe d'Occam, qui, s'appliquant aux représentations de la réalité, stipule que les entités explicatives ne doivent pas être multipliées sans nécessité. Il s'agit d'un principe méthodologique selon lequel, quand deux théories qui permettent de prédire exactement les mêmes choses sont opposées, c'est la plus simple qui doit être retenue. Comprendre le principe d'Occam comme le fait que l'explication la plus simple d'un phénomène est probablement la plus juste est une erreur. Le rasoir d'Occam s'applique aux représentations de la réalité, pas à la réalité elle-même. Dans le cas des théories de Newton et d'Einstein, l'application du principe d'Occam n'a pas de légitimité, puisque les deux théories, d'après ce que j'ai compris, ne prédisent pas exactement la même chose et, dans ces cas de divergence, c'est la théorie d'Einstein dont les prédictions correspondent le mieux aux phénomènes observés.

Autre confusion de votre part, votre argumentation sur l'absence de logique basée sur le fait que 1+1 ne font pas forcément 2. Vos comparaisons n'ont absolument aucun sens, car vous comparez des choses différentes. En effet, «1+1=2» est une équation de calcul numérique, alors que «1+1=1» est une équation algébrique dans une algèbre particulière binaire qui n'admet que deux valeurs 0 et 1, et que «1+1=2» est, concernant les vitesses, l'addition de grandeurs vectorielles.

Vos comparaisons n'ont donc aucune validité, ne vous permettent d'aucune façon de prétendre que l'algèbre de mon compatriote George Boole ou la somme de vecteurs démontre l'inanité de la logique. Je m'étonne que vous puissiez apporter le moindre crédit à un argument aussi lamentable.

Quant à votre discours sur la prétendue valeur explicative des religions, je ne vois pas ce qu'il a de neuf par rapport à votre courrier précédent. Vous vous contentez d'affirmations péremptoires et, lorsqu'on vous fait remarquer qu'elles sont sans preuve, illogiques ou contradictoires, votre réponse est qu'une explication peut être valable même si elle est fausse, illogique et contradictoire, puisque «L'erreur, l'illogisme, la contradiction fait aussi partie de l'homme».

Vous m'avez largement convaincu de ce dernier point, mais je ne vois pas ce que ça apporte à la discussion de constater que l'homme peut raconter n'importe quoi.

Pour finir, venons-en à votre poème. Je vous sais gré d'avoir pris au pied de la lettre ma proposition, qui n'était en rien une pirouette. Je ne ferai pas de commentaire sur sa valeur poétique, ma lamentable perte de goût pour toute expression artistique de quelque tenue – dont je vous ai entretenu dans mon courrier précédent – faisant de moi un piètre juge en la matière. Une réflexion cependant sur sa forme: je ne vois pas en quoi ce qu'il peut avoir de remarquable lui vient de sa forme poétique; la même chose en prose n'en dirait pas moins.

Passons maintenant au contenu. Je ne vois pas en quoi le texte issu du procédé décrit possède des propriétés remarquables. Certes, il contient des explications plus pertinentes que ma propre théorie aux phénomènes de l'évolution – noyées cependant dans une quantité infinie de texte sans queue ni tête. Mais (comme vous le notez vous-même) comme rien ne permet de savoir quelle partie du texte correspond effectivement à ces explications pertinentes, cette information est strictement sans intérêt, puisqu'il ne peut rien apprendre à personne qu'il ne sait déjà.

Vous avez bien résumé le contenu de votre poème: «Comme quoi tout est dans tout» Je vous accorde que ça puisse être vrai. Mais je ne vois là rien de profond ou de remarquable et – puisque c'était là l'enjeu de votre affirmation – je ne pense pas que ça «nous en dit plus sur le monde que tout un recueil de science ou de religion».

Cordialement

Charles Darwin