Christopher
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Charles Darwin
Charles Darwin

     
   

Reproduction sexuée

   

Tout d'abord, je tiens à dire que je n'ai pas lu votre ouvrage «L'Origine des espèces»; il contient peut-être la réponse à ma question.
Mon problème est le suivant: en acceptant votre théorie, il est facile d'imaginer qu'un individu qui possède la forme initiale d'un caractère puisse donner naissance à un individu ayant le caractère dérivé et que ce dernier va le transmettre ensuite à sa descendance. Mais qu'en est-il pour la reproduction? Prenons les premiers êtres vivants, qui se reproduisaient par divisions cellulaires; il faut bien que l'un d'entre eux ait un jour donné naissance au premier être se reproduisant de façon sexuée. Imaginons que cet être-là, d'une nouvelle espèce donc, soit de sexe masculin. C'est là que repose essentiellement le problème: nous avons un être qui possède un nouveau caractère dérivé, mais comment est-il censé se reproduire puisqu'il est unique? On ne peut imaginer qu'un autre être ait pu, au même moment, atteindre de manière distincte la caractéristique de la reproduction sexuée et qu'il soit de sexe féminin! Comment donc conserver votre théorie avec ce problème? En imaginant un être hybride possédant les deux types de reproduction, peut-être?


Cher Christopher,

Vous posez une intéressante question, qui est celle de la transmission des caractères héréditaires. Cependant nous ne disposons pas à notre époque d'une théorie satisfaisante de l'hérédité. Mais je voudrais auparavant relever une erreur dans votre conception de l'évolution, qui vous amène à formuler la question de façon incorrecte.

L'apparition d'une nouvelle espèce ne se fait pas en une génération, par l'apparition brutale d'un seul individu fondateur de cette nouvelle espèce. Au contraire, l'apparition d'une nouvelle espèce est imperceptible à l'échelle d'une génération. Elle est due à l'accumulation au cours des temps géologiques de petites variations favorables aux individus qui les possèdent et transmissibles héréditairement. Donc, le problème de l'apparition d'un individu d'une espèce nouvelle qui n'aurait pas de partenaire sexuel de la même espèce ne se pose pas. Le problème se pose en réalité de la manière suivante: une petite variation avantageuse apparaît chez un individu, ce qui augmente sa chance de survivre et de laisser une progéniture viable. La question est plutôt de savoir comment cette variation se manifeste dans sa progéniture, s'il se reproduit avec un individu qui ne possède pas ce caractère avantageux. En effet, il n'est pas certain que ce caractère avantageux se manifeste avec autant d'ampleur chez les descendants de cet individu premier, compte tenu du fait que ceux-ci vont hériter des caractères de leurs deux parents, dont celui qui n'est pas porteur de ce caractère avantageux. Toutefois, on peut raisonnablement penser que ce caractère s'exprimera chez ses descendants, même si ce n'est pas de façon aussi importante que chez l'individu premier. Il est d'ailleurs probable que certains descendants exprimeront plus ce caractère que d'autres; ceux-ci auront à leur tour une plus grande chance de produire une descendance viable, elle-même porteuse de ce caractère.

D'autre part, plus la descendance porteuse de ce caractère sera nombreuse -conséquence de son caractère favorable– plus grande sera la probabilité pour deux individus porteurs de ce caractère de se reproduire entre eux. La reproduction sexuée n'est non pas un obstacle à la transmission aux descendants d'un caractère favorable apparu chez un individu premier. Quant à l'apparition d'une espèce nouvelle, elle est, comme je l'ai dit, la conséquence de l'accumulation au cours des temps géologiques de ces petites variations. Lorsque les différences deviennent suffisamment grandes, on considère que les individus appartiennent à une espèce nouvelle. L'apparition d'une espèce nouvelle ne se fait donc pas en une seule fois et, comme je l'ai montré dans «L'origine des espèces», il est parfois difficile de décider si une population d'individus constitue ou non deux espèces distinctes.

Cordialement,

Charles Darwin