Frédérique
écrit à

   

Charles Darwin
Charles Darwin

     
   

Mais qui est le singe?

    Monsieur Darwin,

Je me pose de plus en plus la question suivante: vous nous avez habitués à dire que l'homme descend du singe; mais en observant le comportement de mes semblables, que l'on dit humains, ne serait-ce pas l'inverse? En effet, nos comportements me semblent de plus en plus animaux. Le propre de l'homme n'est-il pas, hormis la parole, de vivre en société? Cependant nous individualisons de plus en plus notre comportement. Nous nous basons uniquement sur nos propres petits soucis sans nous préoccuper des autres, que dis-je: en essayant souvent de les dominer, de les écraser. Que nous reste-t-il d'humain dans ce cas?

Merci d'éclairer ma lanterne de votre sagesse.

Frédérique

Madame,

L'habitude de dire que l'homme descend du singe ne vient pas de moi mais, comme je l'ai expliqué dans une autre lettre, est d'une caricature de la théorie de l'évolution qui, appliquée à l'homme, dit que celui-ci descend d'un ancêtre commun à lui et aux autres singes actuels. Nous partageons donc une parenté commune avec d'autres animaux, en particulier les grands singes, parenté qui se traduit par des ressemblances anatomiques, physiologiques, et, je pense, comportementales. Lorsque mon fils William était encore jeune enfant, il y avait au zoo de Regent's Park à Londres un orang-outang, et, en étudiant son comportement et ses mimiques, j'ai trouvé de nombreuses similitudes avec sa manière de se comporter et celle de mon fils. Je ne veux pas dire par là que tous les traits de comportements humains ont leurs équivalents chez les animaux, mais que certaines tendances de comportement et de manifestations d'émotion (la peur, la joie...) sont héritées de nos ancêtres pré-humains (ma réflexion n'est pas très poussée sur cette question, mais j'écrirai peut-être plus tard un ouvrage sur ce sujet). On ne peut donc pas, à mon sens, opposer comportement humain et comportement animal d'un point de vue biologique. Par exemple, le fait de vivre en société n'est pas du tout le propre de l'homme. De nombreux animaux vivent en société plus ou moins organisée, et ce dans des embranchements éloignés les uns des autres: certains primates, bien sûr, mais aussi des insectes (abeilles, fourmis, termites...), des oiseaux, des poissons, et de nombreux mammifères. Nous parlons souvent «d'instinct grégaire» pour les animaux vivants en troupeaux. Mais qu'est-ce qu'un troupeau, sinon une société animale? Le propre de l'homme n'est donc pas de vivre en société. Peut-être est-il de s'interroger sur sa vie en société, ce qui amène à envisager votre question non pas d'un point de vue biologique, mais d'un point de vue moral? Si je vous ai bien compris, vous craignez une perte de l'esprit de solidarité au profit d'un comportement égoïste. C'est une question morale d'importance. Je ne suis ni philosophe ni moraliste, et je suis donc de peu d'autorité pour vous répondre. Je voudrais cependant vous mettre en garde contre quelques confusions que vous me semblez faire. La réponse à votre question ne se trouve pas dans une opposition biologique entre l'homme et l'animal, comme je viens de l'expliquer. Elle ne se trouve pas non plus, à mon avis, dans une «morale biologique» que l'on pourrait tirer de l'observation des sociétés animales (qui sont d'ailleurs très variées). La morale humaine ne se trouve donc ni en copie ni en rejet de l'animalité. Une autre confusion que vous faites est entre l'individualisme et égoïsme. Lorsque vous parlez d'individualisation du comportement, je pense que vous voulez parler «d'égoïsme du comportement». Or, individualisme et égoïsme sont deux choses distinctes. D'autre part, individualisme et vie en société me semblent tout à fait compatibles, et j'ajouterai hautement souhaitables. Je vois mal, en effet, comment définir le bien de la société autrement que par le bien des individus qui la composent. L'acte d'Habeas corpus, élément fondamental de notre droit anglais, n'est-il pas la défense de l'individu contre l'arbitraire de la société ou de ses représentants?

Le dilemme moral que vous posez est donc centré sur les tendances à l'égoïsme et à la solidarité qui existe chez l'homme et qui toutes deux expriment à des degrés variés. Il est possible, et même probable, que ces deux types de comportement soient la conséquence de l'évolution biologique de l'homme et le fruit de la sélection naturelle. Mais ceci ne nous dit pas ce qui doit être considéré comme juste ou bien, ce qui relève de la conscience morale. S'il existe à votre époque une augmentation des conduites égoïstes au détriment de la compassion et la solidarité, elle ne peut être ramenée à une prétendue régression biologique de l'homme vers l'animalité.

Pour résumer donc, parler de «comportement de plus en plus animal» pour parler de comportement moralement condamnable n'a pas de sens, ni biologique ni moral. Car cela implique soi que les animaux ont -ou devraient avoir- un sens moral, soit que l'homme devrait avoir un jugement moral sur le comportement animal. Je sais bien qu'au Moyen-Âge ont eu lieu des procès d'animaux, mais je ne pense pas que le renard s'interroge sur le sens moral du fait qu'il dévore un lapin, ni qu'il y ait quelque sens pour l'homme à se poser la question.

Cordialement,

Charles Darwin