Jean-Claude
écrit à

   

Charles Darwin
Charles Darwin

     
   

Les girafes

   

Monsieur Darwin,

C'est avec plaisir que je constate votre arrivée sur Dialogus. Je suppose que l'évolution tend vers un équilibre de toutes choses. Également au niveau moléculaire par exemple. Ainsi la matière constituée est elle-même équilibrée puisque les molécules qui la constituent le sont aussi. Bref, les choses ont donc tendance à s'harmoniser. On oppose souvent votre théorie au déterminisme qui veut qu'une intelligence appelée Dieu soit à l'origine de l'évolution. Pourtant il n'est pas nécessaire d'opposer les deux théories. L'homme est intelligent et imagine l'avenir, ce qui lui permet de déterminer partiellement sa destinée et surtout c'est souvent sa seule raison de vivre. C'est, je crois, ce que l'on appelle le libre arbitre. J'ai lu quelque part que selon vous, si les girafes ont un long cou, c'est grâce à la sélection naturelle. Les arbres sont hauts et les trop petites girafes ont donc disparu faute de nourriture. Selon ma compréhension de votre théorie, j'aurais vu les choses autrement. Je dirais que les grandes girafes sont apparues puisqu'il y avait des conditions favorables. Cela revient au même, mais il y a une certaine nuance. Alors, Dieu a-t-il placé la girafe lui-même, ou a-t-il créé un monde harmonieux et la girafe est venue pour en profiter?

Jean-Claude



Monsieur,

Votre intéressante lettre m'amène à vous faire les précisions suivantes:

L'évolution tend effectivement vers l'équilibre. Cependant, il faut bien comprendre qu'il s'agit d'un équilibre -je dirais plutôt d'ailleurs de multiples équilibres- de nature purement opportuniste, conséquence de la concurrence entre les individus pour des ressources limitées. Cet équilibre peut nous apparaître harmonieux, mais cette harmonie apparente, si elle peut être la conséquence de l'évolution, ne saurait en être la cause.

Pour ce qui est du cou de la girafe, je n'ai, jusqu'à présent, rien écrit dessus. Je parle effectivement de cet animal dans L'Origine des espèces, mais uniquement à propos de sa queue. Cela dit, en ce qui concerne la girafe, ma théorie peut parfaitement expliquer son apparition à partir d’un ancêtre dont la taille du cou était normale. En effet, la conservation continue des individus de quelque ruminant éteint, devant à la longueur de leur cou, de leurs jambes, etc., la faculté de brouter au-dessus de la hauteur moyenne, et la destruction continue de ceux qui ne pouvaient atteindre la même hauteur, a suffi à produire ce quadrupède remarquable.

Dire que les girafes sont apparues parce qu’il y avait des conditions favorables à leur apparition n’est pas faux; mais cela n’explique rien, car ça n’explique pas par quels mécanismes, dans des conditions favorables, les girafes ont pu apparaître. Ce qui explique leur apparition, c’est le fait que, dans un habitat ou la source principale de nourriture est le feuillage des arbres, les individus ayant un cou plus long sont avantagés par rapport aux autres. Et si ce caractère est transmissible à la descendance, alors, par l’accumulation au cours des temps géologiques de petites augmentations de taille du cou à chaque génération, un quadrupède comme la girafe peut apparaître. Ceci est le mécanisme explicatif de l’apparition des girafes dans des conditions particulières.

Je ne sais pas si Dieu existe. À vrai dire, je ne le pense pas, et je me définirais comme un agnostique. Cependant, si Dieu existe, il a créé le monde de telle sorte que les girafes ont pu y apparaître (ce que vous appelez les conditions favorables); et le mécanisme par lequel elles sont apparues est celui de la sélection naturelle.

Quant à l’harmonie du monde, c’est une autre question. Elle est d’ordre métaphysique ou religieux, et elle ne saurait être présentée comme un mécanisme explicatif des phénomènes physiques du monde sensible. Personnellement, je ne suis pas persuadé de l’harmonie du monde. Ma fille Anne est morte à l’âge de dix ans. Je ne vois pas en quoi la mort de mon enfant a participé à l’harmonie du monde.

Cordialement,

Charles Darwin