Anonyme
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Charles Darwin
Charles Darwin

     
   

Le secret du chaînon manquant

   

Je vous admire beaucoup.

Pouvez-vous me dire le secret du chaînon manquant que nous, chers vivants, aimerions connaître?


 Cher Monsieur,

Il n’y a pas de «secret du chaînon manquant». La notion ou l’expression de chaînon manquant ne figure pas dans ma théorie de l’évolution. «Chaînon manquant» est une expression populaire pour désigner une forme de transition entre une espèce ancestrale fossile et une espèce plus récente, qui en descend. Considérons que les oiseaux descendent de reptiles: il doit exister, selon ma théorie, des espèces fossiles issues des reptiles anciens et ancêtres des oiseaux actuels. Archæopterix lithographica, espèce préhistorique découverte en 1861 en Allemagne et qui présente à la fois des caractéristiques de reptiles et d’oiseaux, peut être considéré comme une espèce transitoire entre ses ancêtres reptiles et les oiseaux actuels. Pour employer une expression imagée, Archæopterix est un «chaînon manquant» entre les reptiles primitifs et les oiseaux actuels (à ceci près qu’il ne manque plus). De même, si l’on suppose que l’homme contemporain a évolué à partir d’anciens primates, il a dû exister des hominidés, aujourd’hui disparus, intermédiaires entre ces primates ancestraux, communs au singe et à l’homme, et l’homme actuel. De fait, les hominidés représenteraient un chaînon entre ces primates ancestraux et l’homme actuel. L’homme de Neandertal, dont le fossile a récemment été découvert en Allemagne également, est peut-être un de ces hominidés de transition, et ainsi, si l’on peut dire, un «chaînon manquant». La notion de «chaînon manquant» n’a dès lors rien de secret ou de mystérieux. C’est une formule utilisée pour désigner la place que l’on peut attribuer à un fossile dans l’arbre de l’évolution. La réponse n’est pas nécessairement simple, car l’évolution ne se déroule pas uniquement selon des chaînes continues de transformation des espèces les unes dans les autres mais également par bifurcation. Par conséquent, une espèce antédiluvienne apparaissant comme une forme intermédiaire peut être une véritable espèce de transition entre une espèce ancestrale et une espèce actuelle. Elle peut cependant être aussi une forme ancestrale d’une branche évolutive proche et néanmoins distincte. Ainsi, l’homme de Neandertal est peut-être un ancêtre de l’homme actuel. Il se peut également qu’il soit une forme fossile de branche évolutive proche, voire distincte, de la branche évolutive d’Homo sapiens. Quoi qu’il en soit, il n’y a ni mystère ni secret attaché au «chaînon manquant», simplement une analyse paléontologique rigoureuse à pratiquer pour placer correctement les formes préhistoriques intermédiaires dans l’arbre évolutif. Le côté mystérieux ou secret vient d’un simple effet de formulation. Parler de «chaînon manquant» suppose qu’on ne l’a pas trouvé et que, dès lors, on est dans la quête perpétuelle d’un objet insaisissable. Il s’agit d’un pur effet de formulation. Il faut prendre l’expression «chaînon manquant» pour ce qu’elle est: une expression populaire et imagée dans laquelle le mot «manquant» signifie seulement  «manquant jusqu’à ce que on l’ait trouvé». C’est le seul le sens valable que l’on peut donner à cette expression: la dénomination d’espèces de transition entre formes ancestrales et espèces actuelles, dont ma théorie prédit l’existence. Les archives fossiles en ont conservé quelques-unes. Les paléontologues ont étudié une toute petite partie de ces archives et, de temps en temps, comme ç’a été le cas pour Archæopterix, ont pu identifier une de ces espèces de transition. Parler dans l’absolu «du» – comme s’il n’en existait qu’un – «chaînon manquant» n’a en revanche pas de sens, et donc aucun secret, sinon celui du non-sens.

Cordialement,

Charles Darwin