Marylin
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Charles Darwin
Charles Darwin

     
   

Le déterminisme

   

Bonjour cher Darwin,

Je vous écris pour savoir ce que vous pensez de cette question: sommes-nous libres ou déterminés? J'aimerais avoir des détails sur votre position!

Merci beaucoup d'avance,

Marylin Dubuc


Chère Marylin,

Cette question dépasse largement le cadre de la théorie de l'évolution, et je laisse aux métaphysiciens le soin de discuter si, in fine, nous vivons dans un monde où tout est écrit. Je me contenterai de répondre sur la question de la théorie de l'évolution: est-ce une théorie déterministe ou non? La théorie de l'évolution n'est ni déterministe ni prédictive, ce qui ne veut pas dire que l'évolution est due au hasard. On se méprend souvent sur le rôle du hasard dans la théorie de l'évolution par sélection naturelle.

La première source d'indéterminisme est la variabilité entre les individus qui est, si je puis dire, le matériau sur lequel travaille la sélection naturelle, en sélectionnant les individus porteurs des variations avantageuses. Nous ignorons -tout au moins à mon époque- les mécanismes responsables de l'apparition de ces variations qui font que deux individus ne sont jamais totalement identiques. C'est un premier niveau d'indéterminisme. Cela dit, il n'est peut-être que le reflet de notre propre ignorance des causes de cette variation. Cependant, même si les causes de ces variations individuelles étaient strictement déterministes, il n'en demeurerait pas moins que la théorie de l'évolution serait non déterministe et non prédictive. En effet, selon elle, les causes des variations individuelles et les causes de la sélection sont indépendantes (dit autrement, les variations n'apparaissent pas parce qu'elles sont avantageuses pour les individus qui les portent; elles apparaissent pour d'autres raisons, et, parmi elles, celles qui sont avantageuses seront sélectionnées). Or, si deux causes nécessaires à un processus sont indépendantes, leur conjonction est aléatoire -c'est là qu'intervient le hasard- et le processus qui en résulte ne peut être prédit, et ce qui en découle ne peut être déterminé à l'avance.

Cela ne nous dit pas si nous sommes libres ou pas. Mais je pense qu'aucune théorie ni aucune croyance ne peut nous le dire, et qu'il s'agit avant d'une conviction intime et personnelle. Je ne pense pas, d'ailleurs, que la réponse à cette question soit d'une grande importance. Par exemple, je peux dire que je suis libre ou non de répondre à votre lettre, car rien ne m'y oblige. Certes, je me suis engagé, en acceptant l'invitation de Dialogus, à répondre au courrier qui m'est adressé. Mais j'étais libre de refuser cette invitation, comme je suis toujours libre d'y mettre fin. Donc, malgré toutes les raisons conscientes ou inconscientes qui m'ont amené à choisir de répondre à votre lettre, je peux dire que je l'ai choisi. Un partisan du déterminisme rira de ma prétention et m'expliquera que cette liberté n'est qu'une illusion. Je lui répondrai que si je prends conscience de cette illusion, je pourrai toujours me déterminer par rapport à elle, et donc exercer ma liberté. Je pourrai toujours, par exemple, choisir de ne pas répondre à votre lettre. Il me rétorquera que le fait que je prends conscience de ce déterminisme est lui-même déterminé. Donc, que je choisisse de répondre à votre lettre ou que je choisisse de ne pas y répondre, ce sera toujours parce que mon destin est déterminé. A ce stade, je lui répondrai qu'il a parfaitement raison, et que, si je suis déterminé de manière tellement absolue qu'il m'est rigoureusement impossible de prendre conscience que je suis déterminé, il m'est rigoureusement impossible de démontrer qu'il a tort. J'admets donc qu'il a raison. Mais s'il a raison, cela a deux conséquences: il m'est rigoureusement impossible de démontrer qu'il a raison, et il m'est rigoureusement impossible de savoir si, oui ou non, j'étais réellement libre de choisir de répondre à votre lettre ou si j'ai été déterminé à choisir d'y répondre.

J'en conclus que, quelle que soit la réponse que nous apportons à cette question, ça ne change rien à rien.

Je préfère donc croire que j'ai choisi de répondre à votre lettre, et que vous avez choisi de l'écrire.

Cordialement,

Charles Darwin