Morgane
écrit à

   

Charles Darwin
Charles Darwin

     
   

Imposture scientifique

   

Cher monsieur Darwin,

J'ai treize ans et souhaiterais vous demander ceci: étant en correspondance avec le monde actuel, avez-vous déjà entendu parler de la soi-disant imposture scientifique du chercheur Paul Kamerer?

Si oui, vous devez savoir que l'unique crapaud ayant survécu à l'incendie déclaré la veille au soir dans le laboratoire de Kamerer et présenté le jour de l'exposition n'avait, sur le pouce, non pas une bosse copulatoire comme le chercheur l'avait affirmé mais une injection d'encre de chine. Cela avait signé l'arrêt de mort de Kamerer, qui se suicida. Cependant l'on apprit des années plus tard de la bouche de son assistant que, sous la pression de chercheurs darwiniens, il avait mis le feu au laboratoire et remplacé le dernier crapaud mutant par un autre, ordinaire, au pouce duquel il injecta de l'encre.

Donc en vérité, l'expérience a réussi! Ne serait-il pas temps de revoir un peu votre théorie?

Amicalement,

Morgane, treize ans


Bonjour,

Je vous remercie de votre courrier qui montre que certains et certaines, très jeunes, s’intéressent avec pertinence à l’évolution biologique. Cet intérêt me ravit.

Je ne suis en correspondance avec les temps futurs -futurs pour moi, présents ou récemment passés pour vous- que par les lettres que vous m'envoyez. Je n'avais donc pas entendu parler de Paul Kammerer avant votre courrier. Pour vous répondre, j'ai donc demandé à Dialogus de me fournir quelques renseignements supplémentaires. Si j'ai bien compris, Paul Kammerer avait entrepris de démontrer la possibilité de l'hérédité des caractères acquis en forçant les crapauds accoucheurs, espèce qui se reproduit naturellement sur la terre ferme, à se reproduire dans l'eau. Au bout de quelques générations -cinq à six- il vit apparaître sur les pattes antérieures des mâles des coussinets nuptiaux, callosités qui servent, chez les espèces de crapauds qui se reproduisent dans l'eau, à empêcher la femelle de glisser lors de l'accouplement. De plus, Kammerer affirmait que ces caractères étaient héréditairement transmissibles. L'examen d'un spécimen de crapauds de Kammerer montra que les coussinets nuptiaux étaient en fait des injections d'encre de Chine.

Voici donc ce que je sais de Paul Kammerer et de ses travaux. Je ne sais pas s'il y a eu ou non incendie dans son laboratoire, et si les injections d’encre de Chine étaient dues à Kammerer lui-même ou à quelqu'un d'autre. Ce n’est ni mon rôle, ni dans mes compétences -ni mon souci- de mener une enquête de ce genre, sur des faits qui, pour moi, ne se sont pas encore produits. Ma réponse restera donc assez générale.

Premièrement, indépendamment des questions de fraude, et à supposer que l'hérédité des caractères acquis soit vraie, je doute fort que les expériences de Kammerer aient pu en apporter la preuve en moins de six générations. À propos de l'hérédité des caractères acquis, Lamarck lui-même parle de modifications «insensibles» d'une génération à l'autre, dont les effets ne sont visibles qu'à très long terme. Si les espèces se modifiaient par l'hérédité des caractères acquis aussi rapidement que le prétend Kammerer, elles n'arrêteraient pas de se modifier. Or, l'étude des êtres vivants nous montre que les espèces évoluent très lentement, à l'échelle des temps géologiques. À supposer que les expériences de Kammerer soient vraies, je pense qu'elles montrent plus une curiosité de laboratoire qu'elles ne mettent en évidence un mécanisme d'évolution biologique (au passage, je ferais remarquer que l'apparition de coussinets nuptiaux pourrait, du moins en théorie, s'expliquer par un processus de sélection et non pas par hérédité des caractères acquis. En effet, en forçant les crapauds accoucheurs à se reproduire dans l'eau, Paul Kammerer a introduit une forte pression de sélection sur ses crapauds).

Deuxièmement, à supposer que ces expériences prouvent l'hérédité des caractères acquis, cela ne remettrait pas en cause ma théorie. En effet, j’admets que les caractères acquis par l'usage ou le non-usage des parties puissent être héréditaires. Mais j’affirme que ceci n'est pas le mécanisme majeur de l'évolution, qui est la sélection naturelle. Et de ce point de vue, les expériences de Kammerer, en supposant qu'elle soient vraies, n’apportent pas d'arguments contre.

Enfin, s’il y a un doute sur les résultats de Paul Kammerer, et si l'on ne sait pas s'ils sont frauduleux ou non, avant de remettre en cause la théorie de l’évolution par sélection naturelle, la première des choses à faire est de refaire les expériences en question. On ne peut pas spéculer sur la vérité ou la fausseté d'une théorie à partir d'une expérience unique dont on ne sait pas si les résultats sont valables ou non. Votre lettre, dans laquelle vous me relatez des événements ayant eu lieu dans les années 1920, date de 2007. Je suppose donc que, en plus de quatre-vingts ans, les savants ont essayé de refaire les expériences de Paul Kammerer, ce qui aura dû répondre à la question de savoir s'il s'agissait effectivement ou non d'une fraude. Et s'ils ne l'ont pas fait, cela veut dire que, le temps passant et les connaissances biologiques ayant progressé, ils ont considéré que ce type d'expérience n'avait plus d'intérêt et que d'autres résultats permettaient de savoir de manière plus certaine s'il existe ou non une possibilité d'hérédité les caractères acquis.

Cordialement vôtre,

Charles Darwin