Cyril
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Charles Darwin
Charles Darwin

     
   

Homo sapiens et son évolution

   

Monsieur Darwin,

Je ne suis pas un scientifique: pour tout vous dire, je travaille dans le son; disons pour faire vite que vos gramophones ont également évolué vers des supports dont la taille et la capacité atteignent des proportions que vous ne pouvez imaginer.

Bref, je suis également écologiste, et la compréhension de votre théorie est une source incontournable pour comprendre la vie.

Votre ouvrage principal, je suis pour le moment bien obligé de l'admettre, m'est difficile d'accès. Aussi je débute par des ouvrages de vulgarisation. Dans le futur un certain Stephen Jay Gould sera l'un de vos plus ardents défenseurs, et c'est lui qui m'initie à la théorie de l'évolution.

Au fur et à mesure de ma lecture, je me suis posé cette question (entre autres): l'homme moderne évoluera-t-il encore?

Voici la réponse qui me vint à l'esprit: puisque la sélection naturelle est le moteur de l'évolution, qu'elle s'exprime sous la pression de l'environnement, alors l'homme qui vit en adaptant le sien protège les éléments défavorisés ou moins adaptés en les assistant, annihile tous les facteurs de régulation et de sélection, et donc ne peut plus évoluer.

J'espère sincèrement que ma vision de la question est à peu près clairement retranscrite ici. Vous même, qu'en pensez-vous?

Amitiés,

Cyril


Cher Cyril,

Il y a souvent une mauvaise interprétation du mot «naturelle» dans l’expression «sélection naturelle». J’ai employé ce terme par analogie, et par opposition, à celui de «sélection artificielle», c’est-à-dire celle opérée consciemment par l’homme sur les plantes et les animaux domestiques. Il ne s’agit pas d’une opposition entre un état «de nature» opposé à l’état «de civilisation», la sélection jouant dans le premier cas et non plus dans le second. L’homme civilisé n’échappe pas à l’effet de la sélection naturelle. Au contraire, l’état de civilisation est la conséquence de la sélection. Et c’est précisément ce qui atténue la rudesse de la lutte pour l’existence qui constitue un avantage sélectif. C’est par conséquent à mon sens une erreur que de croire que l’état de civilisation soustrait l’homme à l’effet de la sélection naturelle.

Je connais d’ailleurs assez peu d’hommes prêts à renoncer au confort d’un bon feu et d’un repas copieux fourni par les pratiques agricoles et par un gibier abattu à coups de fusil pour aller attaquer à mains nues, ou armé d’un bâton, quelque bête sauvage pour la dévorer toute crue, au prétexte qu’en renonçant au bienfait de la civilisation, il permettra à l’espèce humaine d’évoluer. Et, objectivement, ses chances de survie et de transmission de ses caractères à une hypothétique descendance me paraissent bien minces. L’avantage évolutif d’un tel comportement me paraît inexistant.

Sincèrement vôtre,

Charles Darwin



Bonjour et merci de votre réponse,

Je pensais plutôt à une évolution du corps humain: nous sommes devenus bipèdes, notre colonne vertébrale est fixée sous le crâne, nous avons une capacité crânienne plus importante que les autres primates et nos aïeux, plus de pouce opposable sur nos pieds, etc... Ma question portait plutôt sur l'évolution de notre corps.

J'ai bien conscience de l'avantage que constitue la vie en société dans la lutte pour la vie, mais je ne comprends pas en quoi elle constitue un avantage sélectif à notre niveau, vu que notre interaction avec notre environnement n'a rien à voir avec celui d'une tribu de chimpanzés, de macaques, ou même une meute de loups. D'où ma question.

Il ne s'agit pas de s'adapter en profitant des bienfaits de notre civilisation puisqu'elle vient à nous avant même que nous ayons besoin d'elle.

Amitiés,

Cyril



Cher Cyril,

C’est une erreur que de vouloir séparer l’évolution du corps de l’évolution des comportements, et cela, que ce soit pour l’homme ou pour les autres animaux. Les structures n’offrent d’avantage ou d’inconvénient sélectif que par rapport au fonctionnement qu’elles facilitent ou limitent. La structure de l’aile d’une chauve-souris et son apparition sous l’effet de la sélection naturelle ne peuvent se comprendre indépendamment de l’avantage sélectif lié au vol. Il en est de même pour l’homme. Vous parlez de la capacité crânienne importante de l’homme comparé aux autres primates. Cette caractéristique morphologique n’a de sens que si on la relie au développement des capacités mentales de l’homme. Or, c’est le développement de ces capacités mentales qui a permis à l’homme d’accéder à ce que nous pouvons appeler un état civilisé.

Certes, notre relation avec notre environnement diffère de celui que peut avoir un macaque ou un loup. Aussi, nous sommes différents d’un macaque et d’un loup, tant du point de vue de nos caractéristiques physiques que de notre comportement ou de nos capacités mentales.

Quant à l’avantage sélectif de la civilisation, il me paraît évident. Le succès dans la lutte pour l’existence est, je me permets de vous le rappeler, la capacité à engendrer une descendance viable. Or, l’état de civilisation correspond à un accroissement de la population humaine. Sans cet état de civilisation, et plus encore sans la vie en société, les êtres humains seraient à la merci des conditions climatiques et des bêtes fauves, dans la plupart des cas dans l’incapacité de se nourrir. Les chances de survie de tout être humain seraient extrêmement réduites. Il me paraît donc très clair que l’état de civilisation constitue un avantage dans la lutte pour l’existence et que notre capacité à développer un tel état de société a émergé sous l’effet de la sélection naturelle, incluant des modifications physiques de l’homme.

Reprenons le cas de la maitrise du feu, caractéristique humaine que l’on pourrait considérer comme une des premières étapes vers la civilisation. Si l’on suit votre raisonnement, cet état de civilisation aurait dû empêcher toute évolution humaine ultérieure, car il est indéniable que les bienfaits du feu ont soustrait nos ancêtres à beaucoup de vicissitudes, leur permettant d’échapper à la rigueur du froid, de consommer une nourriture plus tendre et moins corruptible, d’éloigner les prédateurs, de durcir la pointe de leurs armes de bois, etc. Or, je ne pense pas que ce soit le cas, au contraire. Par exemple, une nourriture plus tendre a permis l’apparition d’une mâchoire moins puissante. Vous m’objecterez que la maîtrise du feu ne définit pas la limite de l’état de sauvage ou de barbare à celui de civilisé. Je vous l’accorde. Mais pouvez-vous définir de manière objective cette limite, en deçà de laquelle l’homme aurait continué à évoluer et au delà de laquelle sont évolution s’arrêterait?
 
Sincèrement vôtre,

Charles Darwin