Gérard Lison
écrit à

   

Charles Darwin
Charles Darwin

     
   

Extinction massive

   

Cher Monsieur Darwin,

Tout d'abord laissez moi vous féliciter pour votre théorie de l'évolution qui, quoi qu'en disent certains bigots, a tout de même apporté une explication scientifique à la présence de l'homme sur Terre.

Sachez quand même que depuis votre époque, l'Église catholique et certaines confessions protestantes (Baptistes) ont pris leurs distances avec une interprétation trop littérale de la «Genèse» qui fut la source de bien des égarements.

Il semble aussi qu'une certaine Lucy se trouve sur Dialogus, une correspondance entre vous serait intéressante.

Bon... Je vous écris surtout au sujet de l'avenir de l'Homme car à mon époque la pollution et la surexploitation des ressources naturelles et l'urbanisation galopante font que la plupart des espèces vivantes sont menacées d'extinctions massives.

Je sais que déjà à votre époque de nombreuses espèces animales sont en voie d'extinction, et que le souci de l'écologie ne semble guère exister.

Une extinction massive des espèces animales pourrait-elle entraîner celle de l'Homme et quelle est votre opinion sur la préservation de l'environnement?

Amicalement,

G Lison



Monsieur,

Je vous remercie de votre courrier, en particulier pour les informations sur l'acceptation de ma théorie de l'évolution, y compris par de nombreuses obédiences religieuses.

Concernant les questions que vous vous posez sur la pollution, la surexploitation des ressources naturelles, sur le souci de l'écologie, je suis bien embarrassé pour y répondre. Le mot même d'écologie m'est inconnu, et le mot de pollution semble avoir pris un sens différent de celui qu'il a à mon époque.

Pour ce qui est de votre crainte d'une destruction massive des espèces, ce n'est effectivement pas une préoccupation majeure de mon époque, et il y a à cela plusieurs raisons. Tout d'abord, les espèces disparues du fait de l'homme sont à mon époque peu nombreuses, ou alors nous ne les avons pas remarquées. Par contre, le nombre d'espèces nouvelles que les explorateurs ont découvertes est considérable. J'ai, moi-même, contribué à cette exploration du monde lors de mon périple de cinq ans au tour du monde à bord du Beagle, dans les années 1830. Je peux vous dire qu'un jeune naturaliste comme moi était beaucoup plus impressionné par l'extraordinaire variété de ce qu'il découvrait, plutôt que par le risque de voir cette diversité disparaître. C'est nous qui avions la sensation de fragilité, parcourant les mers du monde sur un bateau de bois de quelques dizaines de mètres de long, mu à la voile et à la force des bras des matelots.

La deuxième raison est que l'idée de destruction des espèces par la disparition ou la modification rapide de leur milieu n'a de sens que dans le cadre de la théorie de l'évolution par sélection naturelle. Or cette théorie est récente - je ne l'ai publiée qu'il y a cinq ans (six, si je compte les publications conjointes de Wallace et de moi-même de 1858 par la Linnean Society). Elle n'est pas encore largement répandue, et toutes ses conséquences n'ont pas encore été explorées.

Enfin, sur la question spécifique de la destruction massive des espèces, c'est une notion qui est assez éloignée de mes propres conceptions. J'ai développé une idée d'une évolution graduelle des êtres vivants, et je suis réticent à admettre la notion de destruction massive des espèces.

Cela étant, j'ai peut-être une conception un peu trop stricte du gradualisme (comme me le fait remarquer mon ami Thomas Huxley), et, dans le cadre de ma théorie, on peut éventuellement concevoir que la destruction rapide de plusieurs milieux de vies puisse entraîner la disparition simultanée de nombreuses espèces, phénomène qui pourrait ressembler à ce que vous appelez une destruction massive.

Sur votre interrogation plus spécifique d'une disparition possible de l'espèce humaine, j'avoue qu'elle m'a surpris. J'ai donc consulté Dialogus pour savoir ce qu'il en était de la population humaine à votre époque, m'attendant à ce que l'humanité soit en déclin démographique profond. Or, si les informations qui m'ont été transmises sont vraies, c'est l'inverse qui s'est produit, et l'humanité n'a jamais été aussi nombreuse qu'à votre époque. Si je comprends, du coup, votre inquiétude sur la surexploitation des ressources naturelles, je ne comprends pas cette crainte de la disparition prochaine de l'espèce humaine.

Par contre, ce que j'ai constaté avec tristesse, c'est, en parallèle à cet accroissement considérable de l'humanité, la disparition de peuples entiers. Lors de mon voyage à bord du Beagle, le capitaine Fitz-Roy, commandant le navire, avait amené avec lui quelques habitants de la Terre de Feu, capturés lors d'une expédition précédente, et auxquels il avait fait donner une éducation civilisée, c'est-à-dire britannique. En les ramenant dans leur pays, il espérait qu'ils civiliseraient leurs compatriotes. Cette opération a échoué, les trois indigènes ayant très vite abandonné les bonnes manières anglaises et repris leur mode de vie initial. J'ai appris qu'il n'y avait plus aucun habitant originaire de la Terre de Feu. Ces peuples, que nous rêvions de civiliser, notre civilisation les a exterminés. Plus que la disparition de l'espèce humaine -à mon avis bien peu probable dans un avenir proche- c'est ça qui m'inquièterait.

Cordialement,

Charles Darwin



Cher Monsieur Darwin,

Je vous remercie de votre prompte et complète réponse. Je n'ai pas eu le bonheur de connaître votre merveilleuse époque et, comme vous, je partage le chagrin de voir tant de sauvages à travers le monde ignorer tous les bienfaits de la civilisation, surtout de la civilisation de Sa Gracieuse Majesté. Mais enfin il faut s'adapter ou disparaître et ces sauvages ont fait leur choix, c'est une option qu'il ne nous appartient pas de juger. Enfin, la culture britannique et l'Empire britannique sont, certes, un phare de la Civilisation mais ne craignez-vous pas que certains idéologues de pacotille cherchent à justifier l'extermination de certains groupes humains par l'idéologie raciale en prétendant que l'«Allemand Aryen» serait supérieur au «Juif sémite» ou que le «Blanc américain» serait supérieur au «Nègre» et, de fait, légaliserait l'assassinat délibéré des individus ciblés?

Si un noir est une sous-espèce humaine, alors on peut tuer les noirs car ils ne sont que de simples primates. Enfin, j'espère me tromper...

Cordialement,

G. Lison



Monsieur,

Vous vous méprenez sur mes propos.

Dans votre courrier précédent, vous m'interrogiez sur le souci de l'écologie et la préservation de l'environnement, ainsi que sur les possibilités d'extinction de l'espèce humaine à la suite d'une extinction massive des espèces animales.

Ces préoccupations ne sont pas de mon époque; il était donc difficile pour moi d’y répondre. J'ai essayé de vous expliquer pourquoi mon époque n'avait pas ce genre de préoccupation. En racontant l'histoire des Fugiens éduqués par le capitaine Fitz-Roy et ramenés par lui dans la Terre de Feu, mon propos n'était pas d'affirmer la supériorité de la civilisation britannique sur les autres, mais de montrer quel pouvait être l'état d'esprit de notre société dans la première partie du XIXe siècle, où les Britanniques sont convaincus de la supériorité de leur civilisation (comme les Allemands le sont de la leur, ainsi que les Français, les Italiens... et les Fugiens que j'ai rencontrés lors de mon voyage à bord du Beagle, qui m'ont dit que tout le bien qu'ils pensaient de leur tribu, et tout le mal qu'ils pensaient des tribus voisines). Tel est, Monsieur, l’état d’esprit de mon époque. Je n’en tire pas gloire, j’en fais simplement constatation. Si ces manifestations de patriotisme ont disparu à votre époque, je vous en félicite.

Je ne comprends pas très bien à quoi vous faites allusion en parlant d’Allemand aryen, de Juif sémite, ou de la légalisation de l'assassinat délibéré d'individus ciblés. Il a dû se passer entre votre époque et la mienne beaucoup de choses que j'ignore. Mais ce qu'il y a de sûr, c'est que ça n'a de rapport ni avec la théorie de l'évolution par la sélection naturelle, ni avec mes convictions personnelles. Avant de vous indigner des justifications que, selon vous, j'apporte à l'extermination de groupes humains, vous feriez mieux de lire un peu plus en détail la lettre que je vous ai envoyée. Vous m'interrogiez sur le risque de disparition de l'espèce humaine. Je vous ai répondu que le risque n'était pas celui de sa disparition dans son ensemble mais, au sein de l'espèce humaine, de peuples tout entiers. J’expliquai que ceci devait être une préoccupation, et je ne vois pas comment vous avez pu en conclure que je pouvais penser qu’il pouvait y en avoir la moindre justification.

Je vous signale au passage que vous utilisez de travers le terme de sous-espèce, ce qui peut vous amener à de lourds contresens. Vous l’employez visiblement au sens de «espèce inférieure». Ce n’est pas le sens que ce terme a en sciences naturelles. «Sous-espèce» signifie simplement un groupe à l’intérieur d’une espèce.

Cordialement,

Charles Darwin


Cher Monsieur Darwin,

Je vous remercie de votre réponse.

Il me semble que vous m'avez mal compris. Mon idée est que, si l'Homme est le fruit de l'évolution, il est donc possible qu'un peuple non civilisé, primitif, soit à un stade biologique inférieur à celui d'un Européen; sujet de Sa Gracieuse Majesté.

On pourrait donc dire ce Noir Africain qui vit dans une hutte de paille et de boue n'a pas atteint le degré d'évolution d'un Européen; c'est donc un simple primate et il est légitime de l'abattre comme on peut le faire d'un singe, d'un animal s’il gène nos intérêts d'homme civilisé. Et ces noirs américains ne sont que des spécimens de la même espèce donc on peut aussi les tuer. Et les tsiganes et les juifs et les étrangers de tout bord comment les classifier? Vous comprenez mon raisonnement?

Dire que l'Homme n'est, somme toute, qu'un animal signifie que l'on peut tuer les animaux les moins adaptés du troupeau, comme on tue un mouton noir ou une brebis galeuse si elle vient à gêner nos projets personnels. Un Américain Blanc pourrait dire que le Noir est donc un animal nuisible à abattre ou un Allemand Aryen pourrait dire que le Juif est à exterminer ou le Japonais pourrait dire du Coréen, etc.

Votre théorie est dangereuse interprétée par des individus sans scrupules.

Enfin , je vous remercie de votre patience à mon égard.

Amicalement,

G. Lison



Monsieur,

Je comprends votre raisonnement; mais permettez-moi de ne pas le partager. Ma théorie a la prétention à dire ce qui est vrai, et non ce qui est juste. Que l'homme soit le fruit de l'évolution biologique ne justifie d'aucune manière qu'il extermine qui que ce soit.

Rendre ma théorie responsable du fait que des hommes en massacrent d'autres ou les asservissent est un non-sens. Que je sache, on n'a pas attendu la publication de «L'Origine des espèces» pour pratiquer et justifier l'esclavage des Noirs ou la persécution des Juifs. Dire que ma théorie est dangereuse parce qu'elle peut être interprétée par des individus sans scrupule n'a pas plus de sens que de dire que la théorie de Newton est dangereuse car elle permet à une crapule de calculer la trajectoire d'un boulet de canon.

Ce qui est dangereux, ce sont les individus sans scrupule qui sont prêts à utiliser n'importe quel argument pour arriver à leur fin. En jugeant que c'est ma théorie qui est dangereuse, vous vous trompez de cible.

Cordialement

Charles Darwin




Cher Monsieur Darwin,

Je comprends et réalise parfaitement que ce n'est certainement pas votre théorie qui est à l'origine du racisme ou de l'esclavage mais je redoute simplement qu'elle permette d'instrumentaliser les «théories» raciales et donne aux racistes des arguments pour enrichir leur prosélytisme en leur permettant de dire «Voyez, même la science nous donne, à nous les racistes, raison».

Enfin, maintenant, c'est trop tard et pour le meilleur comme pour le pire, la théorie est parue et il va falloir faire avec elle.

Il y a aussi une question que je me pose sur l'évolution microbiologique, pensez-vous que la sélection naturelle s'exerce également sur le plan microbien?

Les virus et bactéries se sélectionnent-ils entre eux et est-il possible qu'un «super-virus» ou une «bactérie tueuse» arrivent un jour à apparaître et à exterminer toute vie sur Terre?

Amicalement

G Lison



Cher Monsieur,

Avant de répondre à votre question sur les bactéries et les virus, permettez-moi une dernière remarque sur les dangers supposés de ma théorie. Il est possible qu’elle soit, comme d’autres théories, utilisée pour justifier des ségrégations ou des oppressions racistes. Mais, dans ce cas, je ne pense pas que la bonne réponse à faire soit d’attaquer ma théorie car, ce faisant, vous rentrez dans la logique de ceux dont vous voulez justement combattre les idées.

Je prends un exemple de mon époque –vous pourrez l’actualiser à votre guise. J’ai été témoin, lors de mon voyage à bord de la Beagle, de la pratique de l’esclavage, que mon pays a heureusement aboli en 1833, et la France en 1848. Mais de nombreux pays le pratiquent encore, et aux Etats-Unis, la guerre civile fait rage depuis maintenant 3 ans entre partisans de l’esclavage des Noirs et abolitionnistes. Imaginons que quelqu’un dise: «la théorie de la sélection naturelle justifie l’esclavage des Noirs.» Que faire? Si vous répondez: «il faut combattre la théorie de la sélection naturelle, car elle sert à justifier l’esclavage des Noirs» et qu’au final, cette théorie est –comme je le pense– vraie, non seulement vous avez tort en ce qui concerne la théorie de l’évolution, mais, en acceptant l’argument de vos adversaires, vous renforcez leur point de vue. Vous pouvez appliquer le même type de raisonnement pour l’assertion selon laquelle les Aryens représentent une race supérieure aux autres, à laquelle vous faisiez allusion dans une de vos lettres précédentes.

Outre le fait qu’il est historiquement faux que la théorie de la sélection naturelle ait servi de justification à cette assertion («L’Essai sur l’inégalité des races humaines», de Joseph-Arthur de Gobineau, où cette idée est développée, a été publié en 1853, soit six ans avant «L’Origine des espèces»), s’en prendre à ma théorie pour cette raison est dangereux, pour les motifs que je viens d’exposer.

Pour répondre à votre question sur le risque d’apparition d’une bactérie ou d’un virus «super-tueur» capable d’anéantir toute vie sur terre, je dois préciser d’emblée que je ne comprends pas bien la distinction que vous faites entre bactéries et virus (à votre époque, ces termes désignent certainement quelque chose de plus précis qu’en 1864). Je suppose que vous faites allusion à l’existence d’animalcules invisibles capables de provoquer et de propager des maladies, plus ou moins similaires aux organismes vivants mais microscopiques, responsables de la fermentation, comme l’a démontré Louis Pasteur il y a quelques années, en 1857 je crois.

Admettons donc, sans plus de précision, que des microorganismes vivants soient capables de coloniser d’autres organismes et de s’y reproduire et, ce faisant, de les rendre malades et de provoquer finalement leur mort; de passer d’un individu à un autre, et ainsi de propager une maladie de façon épidémique, comme certains parasites. Ces microorganismes sont des êtres vivants et sont capables d’évoluer, comme les organismes qu’ils contaminent, par sélection naturelle. Parmi eux peuvent apparaître certains individus qui présentent une virulence plus importante les rendant ainsi capables de provoquer des formes plus graves de maladie. D’autres, éventuellement les mêmes, peuvent acquérir la capacité de passer plus rapidement d’un organisme à un autre –d’être plus contagieux. Si ces caractères procurent à ceux qui les portent un avantage reproductif (et ce point est indispensable), alors ces microorganismes se multiplieront, et seront sélectionnés parmi ceux les plus contagieux et les plus virulents.

Dans le cadre de la théorie de l’évolution par sélection naturelle, il est donc possible qu’apparaissent des microorganismes plus virulents ou plus contagieux que d’autres. Ceci peut-il conduire à l’apparition de microorganismes tellement virulents et contagieux, qu’ils puissent tuer toute vie sur terre? Plusieurs raisons s’opposent à une telle idée. Premièrement, les propriétés de «super-tueur» nécessitent en réalité l’apparition et la sélection conjointe de 3 caractères distincts : le fait d’être extrêmement virulent (au point de tuer tous les individus contaminés); le fait d’être très contagieux (c’est-à-dire de se propager très rapidement d’un individu à un autre); et, de plus, d’avoir une virulence et une contagiosité pour tous les être vivants. La probabilité que ces trois propriétés soient sélectionnées ensemble dans une même population de microorganismes est très faible.

Ensuite, les organismes victimes de ces bactéries ou virus évoluent selon les mêmes principes et, s’il apparaît une souche plus virulente ou
plus contagieuse de microorganismes, elle sélectionnera l’apparition d’une population d’individus résistants –certes, après la mort des individus sensibles. Donc, qu’un animalcule virulent et contagieux capable d’entraîner des épidémies est probable; qu’il puisse détruire toute vie ne l’est pas.

Enfin, le caractère virulent ou contagieux ne sera sélectionné que s’il procure un avantage reproductif par rapport à un microorganisme similaire mais moins virulent ou moins contagieux. Si on comprend facilement l’avantage reproductif que peut procurer le fait d’être contagieux (en contaminant un plus grand nombre d’hôtes, le parasite augmente ses chances de se reproduire), il est plus difficile de comprendre l’avantage reproductif que procure le fait d’être très virulent, c’est-à-dire de tuer l’organisme hébergeur. Admettons qu’il existe une bactérie ou un virus «super-tueur», c’est-à-dire, «supervirulent» et «supercontagieux». Il va donc contaminer beaucoup d’individus et les tuer. Mais, plus il va en tuer, plus il aura de difficulté à en trouver pour continuer à se multiplier. Son caractère virulent sera un désavantage, et, au sein de cette population de microorganismes «super-tueurs», ceux qui sont les moins tueurs seront avantagés, et donc sélectionnés; les microorganismes les moins virulents seront sélectionnés, au détriment des «super-tueurs», qui seront de moins en moins nombreux.

Donc, pour cette double raison, la sélection d’individus résistants d’une part, la contre-sélection de microorganismes moins virulents d’autre part, la crainte de l’apparition de bactéries ou de virus «super-tueurs» capables de supprimer toute vie sur terre n’a, pour moi, pas de base scientifique ou raisonnable. Elle relève, me semble-t-il, des craintes catastrophiques irrationnelles dont l’an mil nous a donné un exemple.

Cordialement,

Charles Darwin


Cher Monsieur Darwin,

Je vous remercie de cette remarquable démonstration.

Amicalement,

G Lison.