Kim
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Charles Darwin
Charles Darwin

     
   

Évolution ou révolution?

    Bonjour Darwin, maître dans la pensée de l'évolution!

J’étudie présentement vos recherches qui ont mené à d'intéressantes découvertes et conclusions.

Par contre, je me demande pourquoi la puissance de vos pensées n'a pas su combattre l'oppression de la religion? vous avez bel et bien retiré vos pensées pour ne pas être excommunié ou quelque chose comme ça non?

merci!

Kim

L'objectif de la théorie de l'évolution par sélection naturelle n'est pas de combattre l'oppression de la religion, mais d'expliquer la diversité et la complexité des organismes vivants. Il est vrai que ma théorie n'est pas sans impact sur les croyances religieuses et leur justification. Dès que l'idée m'en est venue, j'ai été parfaitement conscient du double impact de la théorie de la sélection naturelle, impact scientifique et, j'oserais dire, philosophique, ce qui m'a amené à longuement réfléchir, en accumulant arguments et arguments pendant près de 20 ans, avant de publier L'Origine des espèces. Mais je n'ai pas renié ni retiré mes opinions, et certainement pas dans la crainte d'excommunication.

Ce que vous entendez par oppression religieuse n'est pas très clair pour moi. Si vous entendez par là «croyance religieuse, je ne pense pas que la théorie de l'évolution biologique par sélection naturelle soit incompatible avec la croyance en un Dieu, quel qu'il soit; il n'y a donc pas de raison que ma théorie s'oppose à la croyance religieuse (bien que, personnellement, je ne croie pas à l'existence de Dieu). Cependant, dès la publication de L'Origine des espèces, on a attaqué ma théorie pour des raisons religieuses et, apparemment, ceci persiste. D'où vient cette opposition? La première raison, la plus immédiate et la plus générale, est due au fait que l'idée d'évolution biologique bouleverse la représentation traditionnelle biblique de la création du monde et d'espèces animales séparées. Elle est analogue au rejet par l'Église, en son temps, de la théorie galiléenne, qui s'opposait aux représentations que la religion donnait du monde. Cependant, l'opposition de l'Église aux idées de Galilée et de Copernic, si elle fut violente, ne fut pas très longue, et il ne viendrait à l'idée d'aucun homme d'Église de prêcher aujourd'hui, au nom du dogme, que la terre est immobile au centre de l'univers. Il ne viendrait pas non plus à l'idée de quiconque de soutenir que le fait que la Terre tourne autour du Soleil est la preuve de l'inexistence de Dieu.

Par contre, des gens semblent toujours s'opposer à la théorie de l'évolution au nom de leurs croyances religieuses, et d'autre part, des gens pensent que la théorie de l'évolution par sélection naturelle devrait engendrer la perte de la croyance en Dieu. Je pense donc que ma théorie touche plus profondément les conceptions spirituelles du monde que ne l'avait fait en son temps la théorie copernicienne. Celle-ci ne bouleverse pas la notion d'un dessein intelligible et visible dans les grandes lois qui gèrent le fonctionnement de l'univers. Ma théorie, par contre, rend caduque la théologie naturelle, telle que développée par exemple par William Paley, en proposant une explication non finaliste de la complexité du monde vivant. Ma théorie est une théorie scientifique. À ce titre, elle ne préjuge pas de la finalité ontologique du monde, et elle est donc compatible, comme je l'ai dit précédemment, avec l'idée d'une intelligence divine. Selon ce point de vue, la sélection naturelle est le moyen par lequel le dessein de Dieu se réalise. Cependant, ma théorie peut être aussi prise dans un sens plus large, et comme une théorie métaphysique du monde vivant. Dans ce sens, l'absence de finalité visible correspond une absence ontologique de finalité. Le principal intérêt de la théologie naturelle est qu'elle permet d'expliquer la complexité du monde vivant. Son gros problème, comme toutes les explications spiritualistes du monde, et d'expliquer que le monde vivant n'est pas parfait, mais qu'il recèle, sous une apparente harmonie, beaucoup de souffrances. Sauf à supposer un Dieu cruel ou limité dans ses pouvoirs, il est difficile d'expliquer à quel dessein répondent ces souffrances. La force de la théorie de la sélection naturelle explique à la fois la complexité du monde vivant et son apparente harmonie, et aussi les souffrances que l'on peut y observer. La théorie copernicienne n'a pas cette valeur métaphysique, et s'intègre donc beaucoup plus facilement dans l'idée d'un grand dessein correspondant à une intelligence divine. C'est pourquoi je pense que les religions ont toujours une certaine réticence vis-à-vis de ma théorie, en particulier lorsqu'il s'agira de l'appliquer à l'homme, et qu'il existera encore longtemps des gens qui, au nom de leurs convictions religieuses, voudront s'y opposer.

Si donc on formule votre question de la façon suivante: «pourquoi la théorie de l'évolution n'a-t-elle pas entraîné la fin des croyances religieuses?» Ma réponse est qu'elle est, tout compte fait, compatible avec l'idée de l'existence de Dieu. Si on la formule de la façon suivante: «pourquoi, malgré la théorie de l'évolution par sélection naturelle, y-a-t-il encore des gens pour croire à la fixité des espèces?» Je vous dirai que l'homme n'est que partiellement capable de raison.

Lorsque tant de gens croient que leur destin dépend de la position des étoiles dans le ciel, ou d'être lu dans une boule de verre ou dans le fond d'une tasse de café, il ne faut pas s'étonner qu'ils puissent croire que les espèces ont été créées par Dieu une fois pour toutes. J'ajouterais pour finir que peu de personnes ont lu ou ont compris la théorie de l'évolution. Si je dis cela, ce n'est pas parce que je pense que la majorité des gens sont des idiots, mais parce que la discussion sur les mécanismes de la sélection naturelle réclame des connaissances en biologie, géologie, paléontologie, que la plupart des gens n'ont pas.

Cordialement,

Charles Darwin