Hydulphe
écrit à

   

Charles Darwin
Charles Darwin

     
   

Et l'évolution à venir?

   

Bonjour Monsieur Darwin,

Merci à vous d'avoir accepté de consacrer une partie de votre temps à éclairer la lanterne des hommes de notre siècle via Dialogus. La mise au point de votre théorie a levé le voile sur une partie des mystères concernant l'origine des espèces de notre planète, mais suscite encore aujourd'hui de nombreuses interrogations.

Les avancées scientifiques réalisées depuis votre époque ont permis non pas d'invalider votre théorie, qui reste encore une base solide pour expliquer l'évolution, mais de la préciser. Par exemple, on a découvert ce qui physiquement porte les caractéristiques d'un individu, d'une espèce et qui permet la transmission de ces caractéristiques par la reproduction (sexuée ou non). Il s'agit d'une molécule (vous connaissez certainement ce concept, présenté pour la première fois par M. Avogadro en 1811), qui porte en elle un «code» contenant l'intégralité des caractéristiques physiques d'un être vivant. Très schématiquement, lors d'une reproduction sexuée, un gamète mâle et un gamète femelle vont fusionner, donnant ainsi un embryon d'individu neuf portant en lui la moitié des caractéristiques de ses parents. On a découvert aussi, et c'est là tout l'intérêt du débat, que la répartition de ces caractéristiques est déterminée par... le hasard.

On comprend mieux le désarroi que suscite encore aujourd'hui votre théorie et ses prolongements sur les fervents croyants prenant la littérature religieuse à la lettre: nous sommes arrivés sur terre par HASARD! On balaye d'un seul coup l'idée de dessein, de destin, de but ultime de perfection humaine. Je comprends fort bien, et vous l'avez aussi exprimé, que ce concept déplaise et je respecte les croyances des hommes.

J'en arrive à ma question. Si l'homme est arrivé à ce qu'il est aujourd'hui, c'est par sélection naturelle, qui a, au fil des millions d'années d'évolution, abouti à un être fort bien adapté à son environnement. Or, nous avons, depuis le néolithique, très fortement adapté notre environnement à nos besoins. Encore bien davantage depuis votre époque, je ne vais pas vous décrire la nôtre car ce serait trop long. Il en ressort que, grâce aux progrès de la technique, nous n'avons plus besoin de marcher des kilomètres par jour, ni de nous battre, ni de chasser notre nourriture pour survivre. La force physique, la rapidité, l'intelligence même ne sont plus des critères favorisant la reproduction. Les progrès de la médecine ont considérablement réduit la mortalité infantile, permettant à de nombreuses personnes de transmettre des caractéristiques de «viabilité réduite» à leur descendance. Ces faits suscitent une interrogation: si la sélection naturelle par la pression de l'environnement n'est plus un moteur d'évolution, vers quelle forme l'humanité va-t-elle évoluer en supposant qu'elle survive encore pendant plusieurs millions d'années? Avez-vous eu l'occasion d'étudier l'évolution d'une espèce animale ou végétale dans de telles conditions?

Pour conclure, j'attire votre attention sur le fait que de tels questionnements peuvent mener à des idéologies très déplaisantes, consistant à éliminer a priori des individus considérés comme non dignes de transmettre leurs caractéristiques à leurs descendants, afin d'améliorer l'humanité. Je n'adhère absolument pas à ces théories qui, bien qu'ayant un but positif, utilisent des moyens très discutables sur le plan éthique.

Bien à vous,

Hydulphe


Cher monsieur,

Je suis content de voir que ma théorie, dans ses grandes lignes, est confirmée par les avancées scientifiques de votre époque. De votre courrier je déduis que les savants ont élaboré une théorie solide de l’hérédité (bien que je ne sois pas sûr d’avoir compris en quoi consiste précisément son support moléculaire), théorie qui me manque encore.

Concernant l’évolution humaine, il est impossible de prédire ce que sera l’espèce humaine dans plusieurs millions d’années. Ma théorie est une théorie explicative, pas une théorie prédictive, de l’évolution. Cela n’est pas dû au fait que ma théorie est incomplète (bien que je ne doute pas qu’elle le soit), mais au mécanisme même de l’évolution. Si, comme vous le dites, nous sommes apparus par hasard, vous comprendrez aisément qu’on ne peut pas attendre d’une théorie explicative de ces phénomènes qu’elle puisse prédire l’avenir (sur l’impossibilité à prédire l’évolution, je vous renvoie également à un de mes courriers précédents en réponse à «Ailleurs dans la galaxie, sont-ils comme…»).

En fait, l’inquiétude de voir l’espèce humaine, en se soustrayant en quelque sorte à la sélection naturelle, régresser, me paraît la résurgence du mythe de la dégénérescence, bien antérieur à ma théorie, et simplement remis au goût du jour et habillé de quelques habits neufs qui ne sont pas taillés pour lui. Si les progrès techniques inventés par l’homme étaient un frein à son évolution, l’invention des premières pierres taillées, du feu, de la première lance, de la première flèche, du premier manteau en peaux de bêtes, de la première charrue, etc., seraient autant d’étapes marquant la dégénérescence de l’espèce humaine. Si l’on suivait ce raisonnement, l’homme au faîte de son évolution errerait nu dans la forêt ou la savane, se nourrissant de racines et de fruits agrémentés de quelques bestioles achevées à mains nues et dévorées toutes crues, état évolutif à partir duquel, en se soustrayant peu à peu à la sélection naturelle par ses inventions, il aurait irrémédiablement dégénéré vers l’être chétif et menacé d’extinction qu’il est aujourd’hui. En effet, les outils de pierre lui ont permis d’être moins fort, la lance et la flèche de courir moins vite après sa proie – ou devant son prédateur –, le feu a favorisé, par la cuisson des aliments, une mâchoire plus faible et un intestin moins robuste, et, par la chaleur qu’il procure, l’a rendu moins résistant au froid, de même qu’un manteau en peaux de bêtes (sans parler de la charrue qui lui a permis de faire pousser sa nourriture à sa porte). Cette façon de voir l’histoire passée de l’homme paraîtra absurde à quiconque. Mais si elle est absurde pour ce qui est de l’histoire passée de l’homme, elle est alors aussi pour son histoire future.

Il est difficile et assez vain de discuter de l’avenir biologique de l’homme. Comme je vous l’ai dit, ma théorie n’est pas prédictive. Vous posez la question de savoir si j’aurais pu observer l’évolution d’une autre espèce dans des conditions similaires. La réponse est non, surtout parce que la capacité d’invention technique est le propre de l’homme.

Mais je ne pense pas que l’on puisse dire que l’homme échappe à la sélection naturelle. L’homme ne s’y soustrait pas, il y répond à sa manière. Il n’y échappe pas plus que la tortue ne le fait en se dotant d’une carapace ou le bernard-l’hermite en s’installant dans une coquille laissée vide à la mort de son occupant.

Quant aux idéologies auxquelles vous faites allusion dans votre dernier paragraphe, j’ai déjà eu l’occasion d’en parler, et je vous renvoie à mes courriers précédents, en particulier à ma réponse à la lettre «Votre avis politique».

Cordialement,

Charles Darwin