Valentin
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Charles Darwin
Charles Darwin

     
   

Darwin, raciste?

   

Monsieur Darwin,

En affirmant que «le chaînon manquant entre le singe et l'homme est... le nègre», n'avez-vous pas eu le sentiment d'avoir tenu des propos méprisants vis-à-vis des «noirs»?

En soutenant l'eugénisme, n'avez-vous pas le sentiment d'avoir -sans l'avoir voulu évidemment- été à l'origine des idées nazies sur l'extermination de certaines «races» inférieures?

Un livre que j'ai parcouru il y a peu soutenait que vous aviez une face sombre et que vous étiez pour une part responsable des grandes génocides raciaux du vingtième siècle. Plaidez-vous coupable?

Valentin


Cher Valentin,

Je suis très surpris, et je dois dire très choqué, des accusations que vous formulez à mon encontre. Elles montrent une méconnaissance de ma théorie ainsi que de mes opinions personnelles vis-à-vis des Nègres. J’ajoute que je ne comprends pas ce que vous entendez par «eugénisme» et «idées nazies».

Tout d’abord, je n’ai jusqu’à présent pas parlé de l’origine de l’espèce humaine dans mon livre sur l’origine des espèces, même si je ne doute pas que l’homme soit apparu par sélection naturelle. D’autre part, je ne pense pas que les races humaines dérivent les unes des autres, mais qu’elles ont divergé à partir d’une lignée commune (pas plus que je ne pense que l’espèce humaine dérive des singes actuels). Je n’ai donc pas affirmé –et je n’ai aucune raison de le faire– que les Nègres représentent une quelconque forme ancestrale des races civilisées.

Je pense que les races humaines présentent à l’heure actuelle des différences importantes les unes avec les autres, différences plus marquées qu’elles ne l’étaient lorsque les races humaines ont commencé à diverger d’une lignée commune. Je pense aussi qu’elles n’ont pas toutes atteint le même degré de civilisation. Cela m’est apparu de manière saisissante lorsque j’ai contemplé pour la première fois les sauvages habitant la Terre de Feu, quasi nus sous les intempéries, maigres, sans gouvernement, à la merci des éléments, et chaque tribu à la merci des autres. Et je n’ai guère d’attirance pour les sauvages qui prennent plaisir à torturer leurs ennemis, offrent des sacrifices sanglants, pratiquent l’infanticide sans remords, traitent leurs femmes comme des esclaves, ne connaissent aucune décence et sont hantés par les plus grotesques superstitions.

Cependant, j’ai été incessamment frappé, alors que je vivais à bord du Beagle avec les trois habitants de la Terre de Feu que le capitaien Fitzroy ramenait sur leur terre natale, par les nombreux petits traits de caractère montrant combien leur esprit était similaire à ceux des Européens; il en a été de même avec un Nègre pur sang avec lequel il m’est arrivé autrefois d’être intime, lorsque je faisais mes études à l’université d’Edimbourg.

Quant à supposer que je puisse apporter le moindre crédit à l’extermination de certaines races, et des Nègres en particulier, elle est tout bonnement grotesque. On a reproché beaucoup de choses à ma théorie, y compris les choses les plus farfelues, mais cette idée n’est encore venu à l’esprit de personne. En revanche, la servitude et l’extermination de certaines races n’ont pas attendu la publication de ma théorie pour être perpétrées. J’en ai été le témoin lors de mon passage en Argentine dans les années 1830 où j’ai vu les troupes du général Rosas mener une guerre d’extermination des Indiens –hommes, femmes et enfants. Je pense que, parmi les instincts sociaux issus de la sélection naturelle, le sentiment de sympathie vis-à-vis de son prochain est la forme la plus élevée, et être civilisé consiste à traiter avec bienveillance non seulement tous les êtres humains, mais l’ensemble des êtres vivants. Je me suis toujours opposé à l’esclavage, ce n’est pas pour justifier l’extermination. Quant à vouloir me rendre responsable «inconscient» de génocides futurs, l’idée en est complètement insensée.

Sincèrement vôtre,

Charles Darwin