François Durand
écrit à

   

Charles Darwin
Charles Darwin

     
   

Concernant le documentaire sur  votre éventuel cauchemar

   

Bonjour Monsieur Darwin,

Je viens de visionner le documentaire intitulé Le Cauchemar de Darwin.

La première question qui me vint à l'esprit à la fin de la projection (c'est ainsi que cela se nomme à notre époque) fut de savoir ce que vous en auriez pensé. L'écologie bien sûr, l'évolution des espèces animales et végétales du Lac Victoria (berceau de l'Humanité, nous dit-on au XXIe siècle) cela va sans dire, mais aussi l'évolution de l'Homme et du monde qu'il crée (de nos jours, la science tend à prendre le pas sur les considérations religieuses).

Par avance, merci de votre réponse.

Cordialement,

François DURAND


Monsieur,

Je ne peux évidemment rien penser du documentaire dont vous ne parlez, puisqu’il a été fait à votre époque, bien après la mienne. Je ne vois pas trop ce que pourrait être mon cauchemar. La seule remarque que m'inspire ce documentaire est qu'il semble que mon nom soit devenu très populaire ; mais je me demande si on ne l'utilise pas un peu à tort et à travers.

Pour ce qui est des préoccupations écologiques, comme je l'ai expliqué dans un courrier précédent, le mot écologie est inconnu à mon époque. Ne me demandez pas à moi, l'homme du XIXe siècle, ce que je peux penser du XXIe. D'une manière plus générale, votre époque, comme toute époque, à ses problèmes propres. Elle peut s'inspirer de ce qui a été fait dans le passé, mais c'est à elle de trouver ses propres réponses.

Concernant votre dernière remarque sur la science qui tend à prendre le pas sur la religion, c'est pour moi une excellente nouvelle. Je pense que seule l'approche scientifique peut nous permettre de comprendre le monde. Je pense que lorsque les explications de Copernic, de Galilée et de Kepler ont pris le pas sur les explications théologiques du cosmos, l'humanité a fait beaucoup de progrès dans sa compréhension du monde. Il en est de même avec ma théorie de l'évolution par sélection naturelle, et les attaques dont elle est l'objet de la part de certains orthodoxes religieux n'a pas plus de sens qu'il y en a à s'opposer, au nom des textes sacrés, à la rotation des planètes autour de soleil. Si cette tendance me semble salutaire pour le progrès de la connaissance, elle me semble aussi salutaire pour la religion, dont je ne pense pas qu'elle se soit grandie en condamnant Galilée.

Cordialement,

Charles Darwin


Monsieur Darwin,

Je tiens en premier lieu à vous remercier pour votre réponse toute en clairvoyance et en sagesse.

C'est un fait que j'aurais dû expliquer la teneur du documentaire en préalable à la demande de votre avis sur la question. Pour résumer rapidement, le documentaire part du constat qu'un jour, l'Homme introduisit dans le lac Victoria (Tanzanie), un poisson du nom de perche du Nil. Oh, juste quelques spécimens, probablement contenus dans un seau.

Or, le lac étant par définition un milieu clos, la perche du Nil s'est développée et est devenue en l'espace de quelques années le superprédateur du lac, dont au final, le seul «ennemi» est l'Homme. Le problème vient du fait que les espèces présentes dans ce lac contribuaient à maintenir celui-ci dans un état écologiquement viable. L'introduction par l'Homme de ce prédateur a dévasté aussi bien la faune (par prédation) que la flore (par ricochet), de sorte que même ce poisson est menacé par l'absence de nourriture pour les individus qui la composent. Ce scénario rappelle celui de l'Île de Pâques... qui n'a laissé qu'une terre vide d'individus, animaux comme végétaux.

Dès lors, peu de solutions s'offrent à nous. L'introduction d'un prédateur de la perche du Nil en est une. Laisser le milieu naturel «s'occuper de cela» en est une autre, selon votre propre théorie. Ouvrir le lac sur l'extérieur pourrait en être une autre... Quoiqu'il en soit, la main de l'Homme est responsable, quand bien même il n'y avait aucune mauvaise intention a priori. Est-ce cela l'évolution, notamment de l'Homme ?

Par avance merci pour votre réponse, cordialement,

François DURAND



Monsieur,

Ce que vous me dites de ce commentaire me laisse perplexe. Bien sûr, l'impression que je peux avoir sur un documentaire que je ne connais pas directement, à propos d'un évènement survenu plus d'un siècle après le moment où je vous écris, ne peut être que subjective. Cependant, j'ai un peu de mal à croire mot à mot ce que vous décrivez, car un certain nombre de choses me paraissent exagérées ou improbables, et le documentaire en question me semble plus faire la part belle au sensationnel qu'à l'objectivité scientifique.

D'autre part, la référence à mon nom et à mes éventuels cauchemars me fait supposer une erreur globale d'interprétation de ma théorie, à qui on prête une signification morale qu'elle n'a pas.

La perche du Nil, Lates niloticus, est un poisson carnivore présent dans de nombreux fleuves et lacs africains, parfaitement propres à la vie. Je conçois que son introduction dans le lac Victoria, où elle n'était pas, ait modifié l'équilibre initial entre les espèces qui s'y trouvaient avant et ait entraîné la disparition d'espèces endémiques; mais je comprends mal comment son introduction aurait pu rendre ce lac impropre à la vie. Il me semble qu'il y a une exagération, que je retrouve dans votre description de la situation de l'île de Pâques (au passage, j'avoue ne pas bien comprendre le parallèle entre l'île de Pâques et le lac Victoria): à moins d'un cataclysme récent inconnu de mon époque, il est faux de dire que l'île de Pâques est vide d'animaux et de végétaux.

Ce documentaire me paraît donc plus polémique que scientifique – en tout cas pour sa dimension biologique.

Pour répondre à votre dernière question: «Est-ce cela l'évolution?», je vous répondrai sur deux plans:

- premièrement, selon ma théorie de l'évolution par sélection naturelle, l'équilibre entre les êtres vivants – ce que vous appelez un «état écologiquement viable» – n'est pas un équilibre statique résultant de rapports harmonieux entre les êtres vivants, mais est un équilibre dynamique de nature purement opportuniste, conséquence de la concurrence entre les individus pour des ressources limitées. Cet équilibre peut nous apparaître harmonieux, mais cette harmonie n'est qu'apparence. Il est donc normal que des espèces disparaissent. Et, dans ce cas, c'est à jamais. C'est cela l'évolution: la modification lente mais incessante de l'équilibre entre les êtres vivants, amenant la disparition d'espèces (dont les archives fossiles nous donnent la trace) et l'apparition de nouvelles. Et c'est une conception erronée que de voir l'évolution biologique comme un équilibre harmonieux que l'homme viendrait rompre. L'homme est un élément de cet équilibre opportuniste, auquel il participe.

- deuxièmement, ma théorie n'est pas une philosophie morale. Elle n'a pas la prétention de dire ce qui est juste, mais simplement ce qui est vrai. Elle ne dit rien de la responsabilité de l'homme, pas plus que de celle de la perche du Nil lorsqu'elle mange un autre poisson. Savoir s'il était, au final, bien ou mal d'introduire la perche du Nil dans le lac Victoria, ma théorie ne peut le dire. À la différence de la perche du Nil, l'homme est responsable, au sens où il a conscience de ses actes et peut (dans une certaine mesure) les contrôler. Mais la théorie de l'évolution par sélection naturelle ne dit pas comment doit s'exercer cette responsabilité.

Cordialement

Charles Darwin


Monsieur Darwin,

Merci pour vos explications empreintes de sagesse. Elles me donnent matière à réflexion.

Cordialement,

François DURAND