Alexandre
écrit à

   

Charles Darwin
Charles Darwin

     
   

À propos de l'homme

    Cher monsieur,

Vous serez heureux d’apprendre ou d’entendre à nouveau que votre théorie ne cesse de soulever des questions de plus en plus pointues.

Votre théorie de l’évolution est infaillible, il me semble, pour tous les phénomènes biologiques relevant de la nécessité physique. Ainsi, la dimension physiologique de l’homme est-elle, comme vous le souteniez, inscrite dans le règne animal, non pas comme au-dessus de celle ci, mais plutôt comme un maillon parmi les autres.

Mais qu’en est-il de l’esprit humain? Résulte-t-il lui aussi de l’évolution?

Admettre ceci, c’est admettre, vous en conviendrez, que l’esprit humain n’est alors qu’une forme de phénomènes biologiques. De plus, cela voudrait dire, qu’après des années et des années d’évolution, l’homme ne sera plus seul à disposer d’une conscience.

La question se pose alors: l’esprit humain provient-il d’une évolution? N’est-il pas curieux de considérer la conscience comme résultant d’un accomplissement de phénomènes physiques?

Recevez l’assurance de ma plus dévouée admiration, car même si vous nous avez quittés sans avoir pu nous éclaircir sur de nombreux points, j’ai trouvé admirable la rigueur et la précision des idées que vous avez exposées de votre vivant.

Portez-vous bien!

Alexandre

Cher Monsieur,

L’évolution humaine, et en particulier l’évolution de la conscience humaine, est une question que je n’ai pas encore abordée dans mes écrits. Je savais ce sujet sensible, et j’ai donc choisi de ne pas en parler dans «L’Origine des espèces». C’est une question importante, et les polémiques qui, je le pressentais, allaient susciter la publication de mon livre, n’auraient pas créé un climat assez serein pour aborder la question rationnellement.

D’ailleurs, les opposants à ma théorie, comme certains de ses partisans, n’ont pas manqué s’exprimer sur le sujet, extrapolant de façon assez hasardeuse ma théorie à l’évolution humaine. Pour ma part, je préfère prendre le temps d’une réflexion approfondie avant de m’exprimer. Cependant, puisque vous me posez la question, je vous livre quelques remarques préliminaires.

Tout d’abord, vous semblez penser que seul l’homme a une conscience. En réalité, certains animaux présentent des comportements tels qu’il est difficile de nier qu’ils aient des états de conscience. Il est indiscutable que certains signes, par exemple, expriment des états émotionnels – peur, plaisir, colère, etc - qui ne peuvent pas s’expliquer sans prêter à ces animaux un certain degré de conscience. D’autre part, nous ne savons pas si, par le passé, d’autres espèces que la nôtre ont eu une conscience développée. L’homme de Néanderthal, dont le squelette fossile a paraît-il été récemment découvert en Allemagne, avait-il une conscience? Donc, dire que seul l’homme possède une conscience est une simplification. Certes, aucun autre animal ne dispose d’une conscience aussi développée que la nôtre; mais s’agit-il d’une différence de nature ou de degré? S’il s’agit d’une différence de degré, il n’y a aucune difficulté à imaginer que, si les degrés de conscience que révèlent les états émotionnels des animaux sont la conséquence de l’évolution par le jeu de la sélection naturelle, la conscience humaine le soit également.

Si tel était le cas, vous dites qu’il faudrait donc admettre que la conscience est le résultat de l’accomplissement de phénomènes physiques. Certes; mais cela doit-il nous étonner? Pour moi, c’est le contraire qui serait surprenant. Si notre conscience était indépendante de phénomènes physiques, comment expliquer qu’elle soit si facilement affectée par les maladies, l’absorption de substances diverses, sans parler d’un bon coup sur la tête? De la même manière que l’infusion de digitale modifie mon rythme cardiaque, la fumée de l'opium modifie le fonctionnement de mon esprit. Tout nous porte donc à conclure que l’esprit humain dépend de l’accomplissement de phénomènes physico-chimiques, comme les battements cardiaques. Des drogues, comme certaines lésions du cerveau, entraînent la modification ou la perte de propriétés psychiques qui participent de ce que nous appelons la conscience. Si nous ajoutons que certains animaux présentent des consciences plus ou moins développées, et que par conséquent les différences entre l’homme et les autres animaux sont plus une question de degré que de nature, alors il n’y a aucune difficulté à considérer que la conscience humaine est la conséquence de l’évolution biologique par le jeu de la sélection naturelle.

Cela dit, il n’en découle pas pour autant que, le temps passant et la sélection naturelle jouant, l’évolution doive conduire à l’apparition généralisée de la conscience «humaine». La conscience n’est pas le but, ni la conséquence ultime, de l’évolution biologique. En effet, selon ma théorie, un caractère n’est sélectionné que si, à un moment et dans des circonstances donnés, il confère un avantage dans la «lutte pour la vie», c’est-à-dire qu’il donne à celui qui le possède plus de chance de se reproduire et de laisser une descendance. Or, dans l’histoire de la vie, les cas où la possession d’une conscience développée présente un avantage reproductif sont extrêmement rares. Si cela a été le cas dans quelques lignées de primates, dans la plupart des cas, produire de très nombreux gamètes est plus simple, plus efficace –et plus répandu dans la nature. D’un point de vue évolutif, les insectes, qui représentent les espèces animales les plus nombreuses, sont une réussite beaucoup plus éclatante que les mammifères, dont l’homme. Ils n’ont pas besoin de conscience pour cela, pas plus que les plantes, sans lesquelles notre existence ne serait pas possible, mais dont l’existence ne dépend pas de la nôtre.

Cordialement,

Charles Darwin


Cher monsieur,

J'ai pris soin de lire votre réponse, et je suis heureux de voir qu'elle dépasse de loin mes maigres attentes. Bien qu'étant encore sceptique, je vais m'empresser de relire vos oeuvres, et les oeuvres d'autres scientifiques qui comme vous ont tenté de repousser le plus loin possible la réflexion à propos du monde vivant, et de son évolution, ceci afin de parfaire ma propre idée de la question.

Mais je dois avouer que vous m'avez convaincu sur un point. Il n'est pas si difficile d'envisager la conscience comme le fruit de phénomènes physiques, qui sont par exemple l'extension du cortex cérébral, ou d'autres encore, qui relèvent comme vous l'avez suggéré d'une sélection préférentielle d'un caractère constituant un avantage évolutif. Oui, j'ai été séduit par la rigueur de vos explications, et une fois de plus, c'est par la raison que vous m'avez convaincu.

Merci d'avoir pris le temps de me répondre.

Recevez mes meilleurs sentiments,

Alexandre.