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Karina
écrit à
Princesse de Clèves
La Princesse de Clèves


Votre histoire


    Chère Princesse,

Je m'appelle Karina et j'aimerais bien correspondre avec vous. Je ne connais pas encore votre histoire; aussi, je serais enchantée si vous me parliez un peu de vous et de votre famille.

En espérant que vous me répondrez,

Karina


Ma chère Karina,

Vous enchanter adoucira ma journée… C’est une bien tendre lettre que vous m’écrivez, et votre ingénuité me touche au plus profond. Je serai ravie de correspondre avec vous, si bien entendu votre amitié est sincère et profonde, digne fille d’un cœur pur.

J’appartiens à la maison de Chartres, et ma mère a déployé tous ses soins pour me donner une éducation sans tache. Ma mère si aimée, mon amie et mon guide, que n’êtes-vous plus près de moi pour me conseiller? Elle m’a tenue à l’écart de la cour jusqu’à mes quinze ans, de peur que les lumières et les apparences ne m’étourdissent, que je ne me soûle d’un succès facile et illusoire. Elle m’a appris à me conduire en honnête femme, à ne pas devenir une de ces élégantes écervelées qui se rient de leurs engagements, à n’écouter mon cœur que tant qu’il ne me porte pas à faire souffrir quiconque.

Elle a été mon soutien et ma confidente à la cour d’Henri; et un jour cette belle âme s’est envolée. Ses derniers instants ont été sereins, pleins de piété et de calme assurance. Comme je la regrette!

Je vous parlerai un autre jour, si vous le souhaitez, de mon estimable époux. Le souvenir de ma mère, qui a quitté cette terre il y a quelques mois à peine, m’arrache des larmes, et plus encore la conscience pénétrante de la solitude dans laquelle sa mort me laisse. Mon mari aussi repose dans la paix éternelle à laquelle je ne sais encore si j’ai droit, et je suis seule dans l’attente de cette heure suprême à laquelle nous courons tous.

Karina de mon cœur, écrivez-moi bien vite,

Votre Princesse


Chère Princesse,

Je suis heureuse de la réponse que vous m'avez faite et j'espère sincèrement que vos blessures se cicatriseront vite.

Comment se passe la vie à la cour du roi?

Si vous voulez, je peux vous parler de moi. J'ai seize ans, je vis avec mes parents, et j'aime la lecture et les études. J'ai l'intention de terminer avec ces dernières et d'apprendre à gagner correctement ma vie avant de songer à me marier.

J'espère que vous vous sentirez mieux!

En attendant que vous me répondiez,

Karina


Tendre Karina,

Comme la vie à votre époque doit être différente de ce que je connais! J'avais à peine votre âge quand ma mère m'a menée à la cour du galant roi Henri, et j'étais une jeune femme déjà. Quant aux études dont vous me parlez, j'avoue ne pas comprendre pleinement de quoi il s'agit. Les filles reçoivent une instruction qui leur permet de lire et d'écrire, quand elles appartiennent comme moi à la bonne société. Mais l'essentiel de nos connaissances est plus utile, en ce que nous devenons des personnes accomplies: nous savons chanter, jouer de divers instruments, coudre, faire des tapisseries. Nous apprenons à monter à cheval -c'est une nécessité ici-, nous allons aux chasses, aux joutes, nous dansons et faisons la révérence. Notre vie, à nous gens de cour, est faite de divertissements et d'agréables moments. Nous aimons à briller, multiplier les saillies et mots d'esprit galants, car rien n'est plus condamnable qu'une femme terne et sans finesse. Souvenez-vous du sort réservé à ma cousine Anne de Clèves...

Cependant ce que je vous peins par la présente n'est qu'un masque trompeur. Le monde que j'ai quitté est d'une infinie cruauté, et broie les âmes délicates et confiantes. Ce ne sont qu'intrigues et manoeuvres politiques. Les amours se font et se défont guidées par le pouvoir autant que par les sentiments vrais. Les alliances dictent les épousailles, et il arrive que femme et mari, en s'unissant, doivent arracher de leur coeur de tendres liens pour embrasser une compagnie qui leur déplaît. N'oubliez pas non plus qu'une femme se doit de n'être pas seule, et se doit d'être vertueuse. Il arrive donc qu'on s'offre à quelqu'un plus parce qu'il nous semble doux et estimable que parce qu'il a su nous enflammer. Malheur alors à qui sent son coeur s'émouvoir pour un autre, et malheur à qui voit que son aimé, ou son adorée -car ici, hommes et femmes sont dans une triste équité- , soupire pour quelqu'un qui n'est pas lui. Seule la vertu peut constituer un rempart contre ces passions dévastatrices, qui font des âmes chastes des champs de ruines fumantes. Cela, je ne le sais que trop, l'ayant appris à mes dépens.

Chère Karina, si vous m'en croyez, demeurez fidèle à vos engagements, quels qu'ils soient. Adoptez en toutes circonstances une conduite droite et honnête, afin de ne blesser ni l'honneur, ni la morale, ni l'estime de ceux qui vous aiment. Vous me dites vouloir vous marier... Choisissez bien votre mari, afin que ce doux sentiment qu'est l'amour puisse s'enorgueillir d'un objet noble et digne, mais veillez, quoi que vous fassiez, à ce que cet homme à qui vous vous lierez n'ait jamais à souffrir de votre conduite ou de pensées mal celées.

À bientôt, chère Karina,

Madame de Clèves


Chère Princesse,

Je vous remercie de vos précieux conseils. Vous êtes vraiment quelqu'un de bien! Vous avez l'esprit lucide et l'âme pure.

Vous avez raison en ce qui concerne la vie à mon époque. Avant de se marier, la plupart des gens travaillent par eux-mêmes et on ne fait pratiquement plus de différence entre les gens de grande ou de petite naissance, ce qui est, d'après moi, quelque chose de bien. Les femmes, comme les hommes, se doivent de se montrer intelligentes et la plupart d'entre elles ne dépendent que d'elles-mêmes, non de leur mari. Mais il y a également beaucoup de noirceur dans mon époque: la violence, le terrorisme, le racisme. Les gens deviennent fous de jour en jour. Les hommes auront fort à faire avant de parvenir à faire de ce monde un endroit meilleur à vivre!

En attendant votre réponse,

Votre amie,

Karina


Bien chère amie,

Votre dernière lettre montre une grande sagesse et un esprit noble et lucide. J'avoue ne pas très bien comprendre ce que vous entendez par «terrorisme», «racisme»; ce sont des notions inconnues chez nous; je ne peux toutefois que m'accorder à votre jugement concernant la folie du monde. Son tumulte m'a profondément blessée, et c'est seulement maintenant, loin de ses rumeurs et des échos de ses batailles, que je parviens à rasséréner mon âme et à me fortifier en moi-même. Il est inquiétant de savoir que, à des années d'écart, les mêmes passions, et peut-être de pires encore, agitent mes semblables. Ma chère Karina, puissiez-vous vous tenir droite dans cette tempête. Vos jugements sont posés et sereins, vous semblez n'agir pas à la légère et ne parler pas inconsidérément. Continuez sur cette voie, c'est celle de la sagesse.

Votre amie,

Madame de Clèves


Chère Princesse,

Merci de vos compliments; ils me vont droit au cœur. Je ferai de mon possible pour suivre votre conseil.

Vous dites ne pas comprendre certaines des notions dont je vous ai parlé. Je vais vous les expliquer: le racisme est une idée vraiment folle, existant dans la tête de plusieurs gens. Il leur fait croire qu'ils sont supérieurs aux autres, par la couleur de leur peau ou leur nationalité. C'est vraiment un fléau.

Le terrorisme lui, est assez récent, selon moi du moins. Le terrorisme est... je ne sais pas vraiment comment vous l'expliquer! Certaines personnes, voulant défendre leurs causes ou leur pays, tuent des gens, des civils innocents, afin d'effrayer les autres: voilà ce que c'est.

Mais tout n'est pas noir dans la vie, et je l'ai compris. Il ne faut pas se laisser faire, il faut toujours savoir garder la tête droite. C'est ce que m'apprennent mes parents.

J'attends avec impatience votre réponse, ma chère Princesse, et j'espère que vous comprendrez mes explications.

Amitiés,

Karina


Ma chère Karina,

Je vous remercie de vos explications éclairantes. La vie a vraiment changé, et est devenue violente. Dans mon monde, la seule violence est la cruauté des sentiments. Peut-être le peuple souffre-t-il, mais à la Cour nous ne nous en souciions pas, et où je suis, cela m'importe peu. Je vous souhaite beaucoup de courage pour mener votre vie comme vous l'entendez et faire les choix que vous estimerez les bons.

Tendrement vôtre,

Madame de Clèves


Chère Princesse,

Je suis heureuse que vous m'ayez répondu. Correspondre avec vous est pour moi un vrai plaisir. Vous m'apprenez tant de choses! J'espère de tout cœur que nos échanges de lettres arrivent à vous distraire de votre peine, de vos douleurs. Prenez soin de vous, ma princesse!

Votre amie,

Karina

 

 

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