Retour en page d'accueil de Dialogus

Sébastien
écrit à
Princesse de Clèves
La Princesse de Clèves


Un grand service


    Le 30 août 1558,

Ma chère Mademoiselle de Chartres,

Cela va bientôt faire cinq ans que je ne suis pas retourné à la cour. J’ai entendu dire que vous avez fait, du haut de vos seize ans, très grande impression, et que votre oncle monsieur le prince de Clèves vous trouve à son goût. Je vous félicite. J’aimerais avoir quelques nouvelles des alliances de la cour, pouvez-vous s’il vous plaît tout me dire? Je sais que la tâche est difficile mais ma curiosité est trop grande. Le connétable est-il toujours en froid avec la maison de Guise? Qu’en est-il des amours du roi, j’ai entendu dire que madame de Valentinois ne le rendait pas indifférent? Votre grand-père le duc de Nevers garde-t-il de bons contacts avec le duc de Nemours? Celui-ci va-t-il épouser la reine d’Angleterre? Quels sont les rapports entre la reine et la duchesse de Valentinois?

Tant de questions qui restent sans réponse. J’attends la vôtre avec impatience.

En vous remerciant à l’avance,

Sébastien


Bien cher Sébastien,

C'est tardivement que je réponds à votre lettre, qui visiblement a dû se perdre dans les méandres des chemins: vous me parlez d'un temps révolu depuis bien longtemps, et d'un monde que je cherche à oublier. Ma mère -mon amie, mon alliée, ma conseillère- a quitté ce monde; mon époux est mort de chagrin après que je lui ai appris que d'autres charmes ne me laissaient pas insensibles, quoique ma conduite eût en tout été irréprochable. J'ai créé et subi trop de souffrances, et j'ai quitté le siècle il y a quelques mois. De ma propriété des Pyrénées, son brouhaha ne me parvient plus qu'atténué, irréel presque. C'est pourquoi vous me saurez gré, si les informations que je donne en réponse à vos questions sont erronées -quand bien même elles auraient été vraies quand je me suis retirée, l'âme des hommes est si changeante qu'elles peuvent maintenant être démodées. Le roi s'est bien épris, comme vous l'avez entendu dire, de la duchesse de Valentinois; la reine était accoutumée de ces tocades du roi. A dire vrai, le pouvoir lui importait plus que le cœur de son époux, et elle souffrait sans peine la flamme qui l'animait pour une autre. Quant aux autres interrogations qui sont les vôtres, je ne puis fournir qu'un éclairage vague, d'après mes souvenirs plus que selon la réalité. Je ne vois aucune raison qu'amitiés et inimitiés aient évolué; quant au mariage du duc de N. avec la reine d'Angleterre, on en a certes beaucoup parlé. Cependant, quand j'ai quitté la cour, il semblait très abattu par une passion secrète qui l'a, dit-on, consumé. Peut-être s'est-il enterré dans le souvenir de ces malheureuses amours; peut-être a-t-il choisi de l'épouser malgré tout, préférant une haute position sociale et la paix de l'âme aux tourments de la passion inassouvie. A cette heure je l'ignore, et vous comprendrez aisément que je ne cherche pas à en être informée.

Bien à vous, mon cher ami Sébastien;

Madame de Clèves

************************Fin de page************************