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Aymeric
écrit à
Princesse de Clèves
La Princesse de Clèves


Que d'émotions


    Madame,

Lorsqu'on me conta votre histoire à la cour, je fondis en larmes. En effet, monsieur de Clèves m'inspire la plus profonde compassion. Quel mari aimant! N'avez-vous éprouvé que de l'amitié pour cet admirable homme?

Aymeric


Mon bien cher Aymeric,

Aussi curieux que cela puisse paraître, oui, je n'ai guère éprouvé que de l'amitié pour feu mon époux. Il était certes on ne peut mieux fait de sa personne, doux, posé, et éperdument épris de moi mais rien, hélas, en lui ne m'émouvait. J'ai toujours eu à son égard un respect sincère et profond, augmenté sans cesse par les marques de son amour qu'il me donnait chaque jour et par sa noblesse d'âme, j'ai ressenti pour lui une affection et une estime qu'on ne peut guère se figurer. Cependant, mon âme et mon cœur restaient en paix en sa compagnie. Nul trouble ne s'est jamais élevé en le voyant paraître à l'improviste, aucun des feux de la passion. Je l'ai épousé parce qu'il était plus estimable que tout autre, que voulez-vous. Et quand j'ai aperçu pour la première fois M. de N., j'ai senti très distinctement un vent brûlant balayer ma vie -comme disaient les poètes à la mode de la Cour. Au fond de mon âme et au creux de mon cœur remuait quelque chose que mon époux regretté n'a jamais su ni pu faire lever. Mais, quoi qu'il en fût, je ne pouvais céder à cette pente où le désir m'emmenait, prisonnière que j'étais de mon engagement.

Mon cher Aymeric, là où je suis, les sentiments sont peu de chose: nos comportements obéissent à des impératifs plus hauts et nous torturent en silence.

Bien affectueusement à vous,

Madame de Clèves
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