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W.Torma von B.
écrit à
Princesse de Clèves
La Princesse de Clèves


Quand l'appétit va


    Chère Princesse,

Veuillez tout d'abord accepter mes sincères condoléances. Car non contente d'avoir supporté tant d'épreuves qui ont accablé vos proches, de là où je vous écris tous ceux que vous aimiez sont morts. Même -et surtout- vous. N'ayez crainte cependant: votre foi saura garantir auprès du Seigneur une rédemption bien méritée.

Figurez-vous que j'ai dans ma ligne de mire les oeuvres complètes de Madame de la Fayette. Et j'ai beau les relire, c'est vous qui m'êtes la plus délicieuse. Non, ce n'est pas de la vile flatterie! Je ne m'étends pas en salamalecs à moins d'être à un entretien d'embauche.

La question, me pressez-vous... la voici: après avoir assisté à la mort, atroce, du roi; après avoir supporté un amour impossible; après avoir enduré des figures de style parfois un peu lourdes; dites-moi, très secrètement, est-il vrai que le récit de votre existence transpire la concupiscence?

W.Torma von B.


Cher et délicieux, chère et délicieuse épistolier/épistolière,

Votre nom et votre missive ne m'ont que peu éclairée sur votre sexe, c'est pourquoi j'hésite quant à votre identité. C'est un plaisir toujours renouvelé que la correspondance, qui vous plonge dans de longues et douces rêveries. On se perd à imaginer le visage et la voix de l'autre, on se forge un ou une ami(e) chimérique; vous laissez toute latitude à mes pensées de vagabonder, grâce à une lettre à la fois impersonnelle et tellement intime...

J'ai un peu entendu parler de cette madame de La Fayette que vous me nommez. Il paraît qu'elle se pique d'écrire et que ses romans sont délicieux, mais quel est au juste le rapport avec ma vie? Aurait-elle été tentée de se l'approprier? S'il en est ainsi, sachez, cher inconnu, que vous plantez dans mon sein un poignard assassin. Que sait-elle de ce que j'ai été, de ce que j'ai vécu, ressenti, éprouvé? Comment peut-elle imaginer un instant les affres et les transports qui m'ont agitée? Vous me parlez de concupiscence... la perfide aurait-elle fait de moi et de ma chaste existence une bauge de stupre? Non, bien cher, il n'en est rien. J'ai aimé passionnément, à la fureur, monsieur de N., il est vrai. Lui aussi m'a aimée autant qu'un homme comme lui peut aimer une femme comme moi. J'ai été aimée également d'un amour profond et fervent par mon défunt mari, et cet amour trahi l'a conduit à la tombe. Mais pas l'ombre d'un excès de la chair. J'ai été possédée par monsieur de Clèves comme une femme doit l'être de son époux. Je lui appartenais devant Dieu âme et corps. Mais monsieur de N. ne m'a jamais approchée autrement que ce qu'exigent les bienséances. Il est vrai, je l'avoue en rougissant, que j'ai ressenti en le voyant et en l'évoquant dans mes rêveries, un trouble, une certaine langueur que j'ignorais jusqu'alors. Ce trouble ne semble malheureusement pas tout à fait éteint... Mais il me faut mortifier ma chair et ses pulsions avilissantes, et élever mon âme dans l'amour et la paix du Seigneur. J'ai été gagnée, à de certains moments, par la mollesse de l'amour, mais jamais, je le jure sur l'âme de mon défunt époux, jamais je n'ai cédé aux appétits de la chair. La concupiscence n'a pas eu prise sur ma personne, car je me devais de respecter mes engagements. Me voilà profondément blessée d'apprendre que de pareilles offenses viennent souiller ma réputation, et qui plus est venant d'une péronnelle telle que cette madame de La Fayette. Même dans la bonne société, l'éducation tend à se perdre...

Vous souhaitant une sereine continuation, la toujours vôtre Princesse de Chartres

 

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