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Bastien 
écrit à
Princesse de Clèves
La Princesse de Clèves


Pourquoi le monastère?


    Chère Princesse,

Après avoir étudié avec la plus grande attention le livre qui traite de votre vie, et alors que tout semblait à votre portée: satisfaction spirituelle, matérielle, sentimentale, voila que vous rejoignez un monastère et laissez Monsieur le Duc de N. seul avec ses souvenirs et sa canne, que vous astiquâtes de fort soigneuse façon par ailleurs.

Pourquoi donc avoir choisi la vie monacale? Même si vous donnâtes des exemples de vertu à nuls autres pareils, et que l'époque ne permit point le divorce et autres batifolages extra-conjugaux, que faites-vous de l'amour non consommé?

Auriez-vous, par excès de piété, préféré le cénobitisme à la vie réelle, et avez-vous regretté votre amant?

Votre Serviteur,

Bastien.


Bien cher Bastien,

Quel livre avez-vous donc lu qui traitât de ma vie? Je savais, certes, qu'à la Cour les nouvelles vont vite, et qu'on a dû faire des gorges chaudes de ma fuite précipitée, mais j'ignorais qu'on en eût écrit une relation. Ce ne sont, j'espère, que mensonges et fausses déclarations. Je ne suis en effet pas dans un monastère: à Dieu ne plaise qu'on mêle ainsi hommes et femmes! Ma retraite est pieuse, mais Dieu est mon seul recours et mon seul secours en ce monde maintenant.

Pour répondre à vos questions sur mes choix, croyez-vous sérieusement que j'eusse pu en avoir d'autres? Il est vrai que j'ai longtemps balancé entre mon amour pour Monsieur de N. et ma fidélité à mes engagements, tant envers ma mère que mon époux défunt. Mais la raison et la bienséance l'ont emporté et ont balayé mes incertitudes. J'ai aimé profondément, violemment et passionnément Monsieur de N.; par lui j'ai connu les affres et les sommets de l'amour le plus intense. Mon âme et mes entrailles ont été bouleversés par ce sentiment que je ne connaissais que par ouï-dire auparavant. La possession de Monsieur de N. aurait certes pu apaiser ce feu, d'autant que, vous avez raison sur ce point, plus rien ne s'y opposait. Mais quoi! C'est piétiner le souvenir d'un époux tendrement chéri et d'une mère aimée. Et c'est prendre le risque de souffrir autant que j'ai été heureuse. Il n'est pas dit que ma félicité eût augmenté de la possession de mon amant. Mais il est dit que cet homme, un jour, se serait lassé de moi, qu'un autre objet aurait attiré ses yeux, ses feux, sa convoitise. Peu à peu, la coutume de me voir lui aurait rendu ma compagnie moins désirable, et je me serais alors étiolée dans l'ombre, l'aimant toujours mais n'en étant plus aimée.

Voilà donc pourquoi j'ai préféré fuir, arrachant de mon cœur un amour prometteur mais voué à être déçu, et préférant me consoler de souvenirs plutôt que m'étourdir d'espoirs et de regrets.

Mon cher Bastien, je vous souhaite une vie douce,

Madame de Clèves

 

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