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Ben
écrit à
Princesse de Clèves
La Princesse de Clèves


Le triomphe de votre raison


   

Chère Princesse,

J'ai eu le plaisir de lire, relire et re-relire l'œuvre de laquelle vous êtes l'héroïne, sous la plume de Madame de Lafayette.

Quelle grandeur d'âme vous représentez à mes yeux! Quelle pureté de choisir ainsi la fidélité face à l'empressement de Monsieur de Nemours!

Pouvez-vous m'en dire un peu plus? En quoi consiste votre force?

Avec tous mes respects,

Ben

Cher correspondant inconnu, chère correspondante inconnue,

Votre lettre, tout en me faisant un plaisir extrême, me laisse à tout le moins perplexe. Moi, je serais une héroïne? J'ai connu autrefois une madame de Lafayette, il est vrai... Je l'ai croisée à la Cour, dans les derniers moments où j'osais y paraître. Ainsi, cette dame se targue d'écrire et a entrepris de raconter mon histoire? Ainsi, ce qui m'est le plus intime serait révélé sur la place publique, exposé à des regards curieux? Peu importe en vérité. Si ceux qui lisent mon histoire peuvent en tirer des leçons et ne s'exposer pas à des passions imprudentes, que la postérité garde mémoire de ma vie, maintenant qu'elle ne m'appartient plus vraiment...

Vous me demandez en quoi réside ma grandeur d'âme. Pour moi, il n'en a jamais été question. Tout s'est imposé à moi, sans l'ombre d'une hésitation. M. de N. n'a nullement été pressant, m'a toujours respectée et aimée de loin. Certes, sa passion a fini par donner des marques éclatantes, et il s'en est ouvert un peu trop à mon goût, mais il m'a toujours laissée libre. Je lui ai brisé le cœur, ce qui ne fut pas sans déchirer le mien; il le fallait néanmoins. Je n'ai pas longtemps balancé: mon mari eût-il manifesté plus d'aigreur, sans doute eussé-je hésité. Mais cet homme a été d'une telle constance dans l'épreuve, sa souffrance a été d'une dignité telle que je ne puis, par égard pour sa mémoire, me résoudre à le trahir. Moi, dénoncer sa foi? Je serais indigne! Quant à M. de N., je n'ai jamais douté de sa sincérité, mais bien plutôt de la longueur de cette dernière. Et que deviendrais-je, abandonnée de mon amour, ayant sali la mémoire d'un homme qui m'a aimée avec constance? Vous comprendrez donc aisément ma décision. Il ne s'agit nullement de courage, mais de quiétude de l'âme.

Bien affectueusement à vous.

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